LES BIAIS COGNITIFS #8 : LE BIAIS DE STATU QUO

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Après l’effet Von Restorff, découvrons ensemble cette semaine un biais cognitif très répandu et aux multiples implications au quotidien : le biais de statu quo.
 

« Tu quoque… » Un peu d’étymologie

 
Commençons par un bref rappel pour ceux qui n’ont pas eu la chance (ou le courage, c’est selon) de suivre les cours de latin du collège : « statu quo », pour « in statu quo ante » en latin, signifie « dans le même état qu’auparavant ». Le statu quo, c’est donc l’absence de changement, le maintien d’une situation actuelle.
 
Rien de « biaisé » dans ces deux mots, me direz-vous, et à raison dans la plupart des cas (sauf, je vous vois venir, si c’est là l’unique « justification » que vous donnez aux autres et à vous-même pour expliquer les week-ends passés vautré.e sur le canapé devant les dernières séries Netflix plutôt que de reprendre le sport. La connaissance du latin n’excuse pas tout !).
 
Le statu quo en tant que tel ne rien fait de mal à personne. Mais il peut en aller tout autrement du biais de statu quo !
 

En quoi ça consiste ?

 
Le biais de statu quo décrit une préférence marquée pour l’état actuel des choses face à une possibilité de changement, au détriment parfois de toute rationalité. Il a été mis en évidence pour la première fois par Samuelson et Zeckhauser en 1988 dans le cadre d’expériences économiques portant sur des choix décisionnels en matière de gestion d’héritage.
 
L’une des expériences proposées par Samuelson et Zechhauser consistait à présenter aux participants un scénario hypothétique dans lequel ils héritaient d’une grosse somme d’argent, et devaient décider comment l’investir en faisant certains choix parmi une liste d’options proposées. Le scénario comportait néanmoins une petite variante :
Certains participants (groupe 1 – scénario neutre) savaient seulement qu’ils héritaient de l’argent et avaient à disposition une liste des options de placement possibles ;
D’autres participants (groupe 2 – scénario statu quo) étaient informés en plus que l’argent hérité étaient déjà investi d’une manière spécifique. Ils avaient donc le choix entre conserver la stratégie de placement actuelle, ou bien la faire évoluer en sélectionnant certaines options de placement parmi celles proposées (identiques à celles du groupe 1).
 
Les observations ont montré que les participants du groupe 2 avaient une forte tendance à choisir de conserver la stratégie d’investissement actuelle plutôt que de faire évoluer les options de placement… autrement dit, à maintenir le statu quo.
 
Samuelson et Zeckhauser ont retrouvé cette forte préférence pour le statu quo dans plusieurs expériences similaires, en notant au passage que plus les choix proposés aux participants étaient nombreux, plus cette préférence était marquée.
 
Le biais de statu quo est donc un biais cognitif qui prend notamment racine dans notre résistance quasi systématique au changement, et qui affecte nos décisions : il nous fait envisager toute nouveauté comme quelque chose d’un peu menaçant, s’accompagnant forcément de plus de risques que d’avantages.
 
Et il peut jouer des tours à tout un chacun, à tous les niveaux et dans tous les domaines !
 

Quelques exemples tirés du quotidien…

 
Prenons l’exemple d’une relation amoureuse dans laquelle vous êtes installé.e depuis plusieurs années. La routine aidant, cette relation pourtant si passionnée au départ, qui vous faisait vibrer intérieurement et déclamer des vers à l’être aimé à toute heure du jour ou de la nuit (si si, ça arrive parfois, et même aux meilleurs !) prend aujourd’hui un peu l’eau. Quelques disputes, pas mal d’indifférence, vous avez l’impression désagréable d’habiter avec un colocataire plutôt qu’avec votre amoureux.se… Bref, si vous êtes honnête, cette relation ne vous satisfait plus depuis un petit bout de temps et vous n’êtes pas aussi heureux.se que vous devriez l’être.
 
Et pourtant, lorsque vous réfléchissez à quitter votre partenaire pour voguer vers de nouveaux rivages, ce sont toujours les mêmes pensées qui vous retiennent : « ça va s’arranger », « c’est pas si mal au fond », « au moins on se connaît par cœur »… Évidemment, plus vous avez passé d’années avec votre partenaire et plus ces pensées peuvent être puissantes. Et le mécanisme de résistance sera d’autant plus fort si vous partagez un prêt à la banque, une maison, ou toute autre forme de lien puissant dont il semble difficile de s’affranchir pour aller vers l’inconnu (un ou plusieurs enfant(s) en commun, en particulier).
 
Vous le voyez à l’œuvre, le biais de statu quo ? Celui qui vous fait préférer minimiser vos « pertes » plutôt que de prendre le risque de recommencer une relation de zéro pour « gagner » plus, c’est-à-dire ici, être plus heureux ?
 
Mais votre vie amoureuse n’est pas la seule à être affectée, loin de là ! Des problèmes avec un opérateur téléphonique ? Vous en changeriez bien, mais c’est beaucoup de paperasse, et qui sait si le suivant ne sera pas pire ! Un président à élire ? L’ancien se représente, au moins on le connaît, alors que qui sait de quoi seront ou non capables les autres… Votre boulot ne vous convient plus ? Mais rien ne garantit que vous allez retrouver facilement quelque chose d’épanouissant même si vous changez, et puis les collègues sont quand même sympas, au fond pourquoi ne pas prendre sur soi et rester encore un peu ?
 
… Quand on commence à y réfléchir, le biais de statu quo régente souvent nos vies.
 

Biais de statu quo et formation

 
Avoir conscience de l’existence de ce biais est déjà un premier pas : cela vous permettra, en tant qu’apprenant ou formateur, de mieux analyser vos propres réactions ou celles de personnes en face de vous à quelque chose de nouveau.
 
Imaginons que vous soyez formateur et que vous souhaitiez révolutionner la formation présentielle en proposant à vos formés une expérience de formation complètement disruptive (terme on ne peut plus à la mode !). Soyez préparé dans ce cas à rencontrer de fortes résistances ! Plus votre formation sera différente de tout ce que les formés auront vu jusqu’ici, plus elle les marquera, certes, mais plus elle les perturbera aussi.
 
Pour ne pas les braquer, pensez à introduire des éléments connus et rassurants (brise-glace, échanges, débrief final…) qui permettront aux plus averses au changement de se raccrocher au dispositif !
 
De même, si vous travaillez sur un dispositif de formation en ligne, pensez bien à prendre le biais de statu quo en compte si vous souhaitez le faire évoluer : introduisez les changements de façon progressive après les avoir annoncés en amont (un changement auquel on a été préparé devient plus familier, et donc plus acceptable), et facilitez les choix des utilisateurs en proposant d’emblée les options et réglages les plus optimaux (peu de gens iront modifier les paramètres de base d’eux-mêmes).
 
Gardez toujours en tête le contre-exemple de Snapchat ou de Facebook : lorsque les applications ont vu leur design remanié radicalement pour simplifier l’utilisation, de nombreux utilisateurs ont protesté, bien décidés à conserver le plus longtemps possible l’ancienne interface à laquelle ils s’étaient attachés. Et ne parlons même pas de la SNCF…
 

Biais de statu quo : que retenir ?

 
Face au changement ou à la nouveauté, notre préférence va très souvent à ce qui est connu ou déjà en place, quand bien même cela s’avère moins intéressant ou moins optimal que ce qui pourrait exister après évolution.
 
Préparer le terrain, accompagner les utilisateurs/formés dans l’appropriation de la nouveauté et les guider pas-à-pas le temps qu’ils trouvent leurs marques, voilà les trois points-clés à retenir pour contourner les effets du biais de statu quo !
 
 
 


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Emmanuelle Veron

  • Master 2 en Sciences du Langage, spécialité Didactique du FLE – UGA et CNED
  • Diplômée de Sciences Po – Master Affaires Internationales

Depuis toute petite, j’adore découvrir et apprendre de nouvelles choses. De l’actualité à la grammaire d’une langue étrangère en passant par les neurosciences, tout m’intéresse (ou presque) ! Je suis aussi fascinée par le langage sous toutes ses formes : les livres, les langues, les images ou la musique sont pour moi autant de moyens complémentaires de transmettre des connaissances et des émotions.
Comprendre, expliquer, donner envie d’apprendre grâce à des supports ludiques et innovants : autant de missions qui me passionnent et qui sont au cœur du travail chez Sydo.

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