Les biais cognitifs #4 : Le biais de complexité

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Dans l’article précédent, vous faisiez connaissance avec l’effet IKEA. Cette semaine, petit coup de projecteur sur un autre biais cognitif auquel nous sommes régulièrement confrontés : le biais de complexité !

Vendredi matin, 9h07. Après avoir posé votre fille à l’école et piqué un sprint tout relatif (cosy oblige) pour confier le petit dernier à la crèche dans les temps, vous venez de faire plusieurs kilomètres de route pour vous rendre chez votre banquier, avec qui vous aviez rendez-vous à 9h pétantes. Et malgré le challenge que représente la traversée d’une agglomération en pleine heure de pointe, vous avez su habilement slalomer d’une rue à l’autre pour contourner le gros des bouchons et parvenir à destination à 8h59 précise. Vous étiez donc à l’heure… contrairement à votre banquier qui, vous a-t-on annoncé à l’accueil, n’est pas encore là. Il vous faut donc patienter.
 

 
Pelotonné(e) dans l’un des confortables canapés de la salle d’attente, vous rongez votre frein. C’est qu’ensuite, vous avez encore 10 minutes de route pour vous rendre sur votre lieu de travail, que vous aviez négocié de pouvoir arriver à 9h30 mais pas plus tard, que vous ne pouvez AB-SO-LU-MENT pas vous permettre de rater la réunion de 9h45, et et et…

Le visage anxieux, vous guettez l’accueil qui tente, sans succès, de joindre votre banquier. Alors que vous essayez de vous distraire en consultant compulsivement les actualités sur votre smartphone, votre œil est attiré par un gros titre, « prise d’otage, un homme retenu par un forcené ». Coïncidence (ou pas), le lieu de l’incident est tout proche de l’endroit où vous vous trouvez.

Un pressentiment soudain vous traverse, puis tout s’enchaîne dans votre tête : le banquier, le retard, la prise d’otage…
 

 
M. X, votre banquier, ne PEUT PAS être en retard. C’est un non-sens absolu, il est toujours en avance. Et puis les banquiers ont le sens des affaires, or ne dit-on pas que « le temps, c’est de l’argent » ?! C’est donc qu’il fait face à une situation imprévue. Vos pensées défilent à la vitesse de la lumière : il est injoignable sur son portable. Il habite à proximité. Un homme est retenu contre son gré… Et si c’était lui, l’otage ? Ou pire, s’il était le forcené ?!
 

Quand notre cerveau nous joue des tours

Pendant que vous débattez en vous-même pour décider s’il faut (a) avertir la banque que l’un de leurs salariés est en danger, (b) laisser libre cours à la panique que vous sentez monter en vous et crier, ou (c) fuir avant que le banquier ne débarque arme à la main, prenons un peu de recul sur la situation.

Si vous n’étiez pas si pressé(e) et si stressé(e), si vous n’aviez pas si peu dormi la nuit précédente, peut-être verriez-vous à quel point toutes ces hypothèses que vous échafaudez sont farfelues et improbables. Et peut-être seriez-vous capable d’en envisager d’autres, plus « classiques » et plus objectives comme, disons… la panne de réveil (eh oui, petit scoop, ça arrive aussi aux banquiers) !

La vérité, c’est que votre cerveau, comme celui de tout être humain, ne peut s’empêcher de chercher des explications aux situations qui lui échappent. Face à l’inexplicable/l’inexpliqué, face à la complexité, il cherche à tout prix à trouver un fil conducteur pour relier les évènements entre eux et recréer un semblant de logique. Et en la matière, il peut être très créatif !
 

 

« Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? »

L’adage, connu de tous, résume parfaitement le piège tendu par le biais de complexité. Confrontés à plusieurs explications ou solutions, nous avons étrangement tendance à privilégier la plus compliquée, comme si le simple fait qu’elle soit complexe et qu’on n’y comprenne pas grand-chose était une preuve de son sérieux et/ou de sa validité.

Parfois, le biais de complexité nous pousse même à accorder du crédit aux thèses les plus tirées par les cheveux, comme si l’absence de logique était justement une preuve de logique. Le biais de complexité est d’ailleurs l’une des raisons du succès des théories conspirationnistes, notamment !
 

 
Pourtant, ce n’est pas parce que c’est (très) simple ou évident que ça ne marche pas, ou qu’il ne faut pas y prêter attention. Car c’est bien là que réside le danger, avec le biais de complexité : persuadés que c’est trop beau simple pour être vrai, nous oublions de prêter attention à des idées ou à des solutions qui seraient pourtant moins prise de tête, et même pourquoi pas… meilleures. Paradoxal, vous avez dit ?
 

Un exemple concret (et réel, cette fois) de biais de complexité

Il est certains domaines dans lesquels ce biais se manifeste encore plus clairement. Prenons un domaine relativement obscur pour une grande majorité des gens, comme la finance.

Dans un article sur les biais cognitifs et leur impact sur notre perception des interfaces, Julien Laureau raconte comment l’agence UXDA, spécialisée dans les process de recherche utilisateur pour le domaine de la finance, a conduit une étude pour définir le parcours idéal de souscription pour un service bancaire. Les participants à l’étude devaient choisir entre trois parcours différents (l’un rapide et facile, le second moins simple et moins rapide, et le troisième long et compliqué) et indiquer lequel leur semblait le plus digne de confiance. Et le résultat est sans appel : le parcours le plus complexe a été désigné comme étant le plus sûr par les participants, 88% d’entre eux considérant au passage que le parcours le plus simple était… le plus suspect. En matière de finance, la simplicité et la transparence ne font pas recette…
 

Le biais de complexité en formation

Mais la finance n’est pas le seul domaine touché. La complexité fait recette, elle nous attire, nous impressionne. Que celui qui n’est jamais allé voir un film tortueux encensé par la critique et qui ne s’est pas exclamé à la sortie « Quel chef-d’œuvre ! Quelle profondeur ! » sans avoir rien compris (mais pour faire comme tout le monde) lève la main.
 

 
En matière d’éducation, ou de formation aussi, nous avons parfois tendance à délaisser des recettes simples au motif qu’elles sont trop évidentes. Et s’il s’agit en plus de payer, nous voulons en avoir pour notre argent : il nous faut des mots savants et compliqués, des thèses pointues, du langage de spécialiste. Là, seulement, nous aurons le sentiment que l’intervenant est intelligent et qu’il en sait plus que nous.

Pourtant, bien souvent, l’excès de complexité devrait au contraire nous alerter. Un formateur qui use et abuse de jargon sans se mettre à la portée de ses auditeurs n’est pas forcément un bon formateur, au sens ou former, c’est avant tout savoir expliquer et transmettre ! Même les choses complexes peuvent être formulées simplement. Pensez à la célèbre formule d’Einstein, « e=mc2 » : c’est simple, limpide, et terriblement efficace !
 

 

Biais de complexité : que retenir ?

– Face à une situation complexe, commencez toujours par privilégier les hypothèses, les explications ou les situations les plus simples. Si elles ne marchent pas, il sera bien temps ensuite de lâcher la bride à votre cerveau et de faire preuve de créativité !

– En formation, ne vous perdez pas dans de longues explications obscures et tarabiscotées pour impressionner vos formés (si vous êtes formateur), et ne pensez pas que les choses complexes sont nécessairement plus efficaces ou meilleures que les choses qui s’expliquent simplement (si vous êtes formé). Cela peut sembler paradoxal, mais la simplicité est bien plus difficile à atteindre que la complexité : le mérite du formateur n’en est que plus grand s’il réussit !
 
 
 
Sources :
http://amaninthearena.com/biais-de-complexite/
https://medium.com/@j.laureau/5-biais-cognitifs-qui-agissent-sunotre-perception-des-interfaces-27c3ecdf6373
 


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Emmanuelle Veron

  • Master 2 en Sciences du Langage, spécialité Didactique du Français Langue Etrangère – Université Grenoble-Alpes et CNED
  • Diplômée de Sciences Po – Master Affaires Internationales, mention « Management Public International »

Depuis toute petite, j’adore découvrir et apprendre de nouvelles choses. De l’actualité à la grammaire d’une langue étrangère en passant par les neurosciences, tout m’intéresse (ou presque) ! Je suis aussi fascinée par le langage sous toutes ses formes : les livres, les langues, les images ou la musique sont pour moi autant de moyens complémentaires de transmettre des connaissances et des émotions.
Comprendre, expliquer, donner envie d’apprendre grâce à des supports ludiques et innovants : autant de missions qui me passionnent et qui sont au cœur du travail chez Sydo.

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