Pyramide de Dale et mensonges bienveillants qui sabotent la formation

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Pyramide de Dale

La pyramide de Dale, vous connaissez ? On retient 10 % de ce qu’on lit, 20 % de ce qu’on entend, 90 % de ce qu’on enseigne aux autres… Des chiffres qui tombent bien, qui rassurent, qui donnent l’impression qu’on a enfin une boussole pour concevoir une formation.
 
Sauf qu’aucune étude n’a jamais produit ces chiffres. Edgar Dale (1946) avait proposé un cône de l’expérience pour classer des médias audiovisuels du plus abstrait au plus concret, sans hiérarchie, sans pourcentages, avec une mise en garde explicite contre toute lecture trop rigide.
 

La pyramide de Dale : d’où viennent ces chiffres ?

 
Les pourcentages sont apparus des décennies plus tard. Molenda (2003) indique qu’ils semblent avoir été fabriqués par des formateurs de l’industrie pétrolière dans les années 1960, avant de circuler de présentation en présentation et sur LinkedIn.
 
Quand on le signale, la réponse revient souvent : « Oui, mais le principe reste vrai, non ? L’apprentissage actif, c’est quand même efficace. »
 
C’est peut-être vrai, mais des pourcentages fabriqués n’en sont pas la preuve.
 
Et là se pose une question qu’on préfère en général esquiver : est-ce qu’un faux contenu reste acceptable s’il véhicule un message utile (et qui a du sens) ?
 

Ce que la recherche dit du mensonge altruiste

 
La psychologie ne nie pas l’existence du mensonge altruiste (ou prosocial), celui formulé avec l’intention sincère de faire du bien. Bella DePaulo (Université de Californie, 1996) a produit l’une des études les plus citées sur le sujet en demandant à des participants de tenir un journal quotidien de leurs mensonges.
 
L’étude révèle que les gens mentent en moyenne une à deux fois par jour. Et même les mensonges altruistes, ceux destinés à ménager les sentiments d’autrui, rendaient les interactions moins intimes et moins satisfaisantes que les échanges honnêtes.
 
La question change d’échelle dès qu’on quitte la conversation privée pour le domaine des réseaux sociaux. Timothy Levine et Emma Schweitzer ont étudié le mensonge bienveillant en contexte organisationnel (Organizational Behavior and Human Decision Processes, 2015), soit le mensonge bien intentionné au travail.
 
Leur résultat est contre-intuitif : ce type de mensonge augmente la confiance affective (la perception que l’autre veut votre bien) mais diminue simultanément la confiance factuelle (la disposition à croire que l’autre dit la vérité). Ces deux dimensions évoluent en sens inverse.
 
Pour un formateur, cette double dynamique est tout sauf abstraite. Partager la pyramide de Dale sans avoir vérifié peut sembler bienveillant : on veut mobiliser ses apprenants, valoriser les pédagogies actives, donner du poids à un argument.
 
Mais dans une salle de formation, c’est la confiance factuelle qui tient la relation pédagogique. Autrement dit, c’est parce qu’on leur dit la vérité que les apprenants nous écoutent et qu’ils nous font confiance. Et c’est précisément cette confiance que le mensonge bienveillant érode.
 

Pourquoi l’émotion amplifie la désinformation

 
Cameron Martel, Gordon Pennycook et David Rand ont soumis 4 293 participants à de fausses nouvelles dans cinq études expérimentales (Cognitive Research: Principles and Implications, 2020). Les participants qui avaient une réaction émotionnelle forte face au contenu (qui étaient touchés, indignés, enthousiasmés, etc.) croyaient les fausses informations presque deux fois plus souvent que ceux qui activaient leur pensée analytique.
 
L’indignation et l’enthousiasme ne sont pas les seules émotions concernées. Des pourcentages retenus dans une formation dix ans plus tôt produisent également un effet de soulagement cognitif : la satisfaction d’avoir enfin une réponse simple à une question complexe. C’est ce type de confort cognitif qui court-circuite la vérification. Et c’est précisément le mécanisme qu’on cherche à déjouer chez nos apprenants.
 
L’analyse de 126 000 histoires vraies et fausses diffusées sur Twitter entre 2006 et 2017 (Vosoughi, Roy et Aral, Science, 2018) confirme l’ampleur du phénomène : les fausses nouvelles se propageaient 70 % plus vite que les vraies. Le facteur explicatif principal n’était pas les bots. C’était la réaction émotionnelle des utilisateurs humains.
 

La correction ne remet pas les compteurs à zéro

 
C’est probablement l’argument le plus inconfortable pour qui travaille en formation. On pourrait penser que, puisque la vérification est possible, le faux contenu est réversible. La recherche dit le contraire.
 
Pennycook, Cannon et Rand ont documenté l’effet de vérité illusoire (Journal of Experimental Psychology: General, 2018) : une seule exposition préalable à une affirmation fausse augmente sa crédibilité perçue lors d’une exposition ultérieure, même si le contenu est manifestement implausible. L’effet d’influence continue (Ecker et Lewandowsky, Nature Reviews Psychology, 2022) va dans le même sens : la désinformation continue d’influencer les jugements même après correction claire et crédible. La rétractation réduit l’effet ; elle ne l’efface pas.
 
Un phénomène proche de l’effet dormeur, documenté en contexte de réseaux sociaux par Ruggieri et Boca (2023), vient renforcer ce constat : les gens oublient la source avant d’oublier le contenu. Quelques semaines après avoir vu passer un démenti de la pyramide de Dale, la plupart se souviennent des pourcentages, pas du fait qu’ils étaient inventés.
 
Et Chan et Albarracín (2023) publient un résultat qui contredit directement l’argument du « faux contenu positif » : la désinformation positive est plus difficile à corriger que la désinformation négative. Plus le faux contenu génère d’émotions agréables, plus la correction rencontre de résistance psychologique.
 
Une pyramide rassurante est, de ce point de vue, plus coriace à démonter qu’une infox anxiogène.
 

Ce que ça change concrètement

 
Sacha Altay et ses co-auteurs ont montré expérimentalement (Mass Communication & Society, 2024) un autre effet pervers : l’exposition croissante à de fausses nouvelles rend les participants plus susceptibles de qualifier de fausses des informations vraies.
 
Le faux contenu ne rend pas les gens crédules. Il les rend cyniques envers tout. Y compris les vraies études sur l’apprentissage actif, les vraies données, les vraies recherches qu’on cite en formation pour convaincre un groupe récalcitrant.
 
Mark Satta a formalisé sous le nom d’épuisement épistémique (Hypatia, 2024) la fatigue cognitive générée par les efforts constants pour démêler le vrai du faux. Cet épuisement produit trois réponses documentées : le désengagement, le scepticisme généralisé et la conformité passive.
 
Trois états que tout formateur reconnaît, et que tout formateur cherche précisément à éviter chez ses apprenants.
 

Une nuance qui mérite d’être posée

 
La recherche ne dit pas que tous les mensonges ont les mêmes effets. Un mensonge bienveillant dans une conversation privée produit des effets différents d’un faux contenu viral. C’est d’ailleurs pourquoi les chercheurs distinguent trois catégories : désinformation (mensonge délibéré), mésinformation (erreur non intentionnelle) et malinformation (vérité utilisée pour nuire).
 
Ce que la recherche conteste, c’est l’argument « c’est positif, donc inoffensif ». Un faux contenu émotionnel déclenche plus de partages, résiste davantage à la correction et dégrade autant la confiance médiatique qu’un faux contenu négatif.
 

La question que ça pose pour nos pratiques

 
Si nous enseignons l’esprit critique, la vérification des sources, la distinction entre émotion et information et que nous utilisons parallèlement des pourcentages inventés pour rendre un cours plus percutant, quel message envoyons-nous réellement ?
 
La cohérence entre ce qu’on enseigne et ce qu’on fait n’est pas une posture éthique abstraite. C’est une condition de crédibilité. Et la crédibilité, comme le montrent Desai, Pilditch et Madsen (Cognition, 2020), ne se reconstruit pas facilement une fois entamée : une fois qu’un formateur vous a fourni une information fausse, votre cerveau retient qu’il s’est déjà trompé, et la confiance ne se reconstruit que très lentement.
 
La pyramide de Dale n’a jamais existé telle qu’on la présente. Mais la méfiance envers les vraies études sur l’apprentissage actif qui viendra après, elle, sera bien réelle.
 
Et ce sera aussi, en partie, notre problème.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Illustration réalisée via Gemini
 
 
 


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Sylvain Tillon

  • Diplômé EM Lyon – Programme ESC 2008

Je suis enseignant vacataire en Entrepreneuriat et Finances (EM Lyon, ESDES, CNAM…) et formateur en Découverte de l’Entreprise (Actions Ecole-Entreprise du MEDEF Rhône-Alpes). Ancien élève souvent absent, je recherche toujours des solutions pour animer des cours différemment ! Tout ne marche pas toujours mais j’essaie de m’adapter en fonction des réactions de mes apprenants.

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