Dans le premier article de cette série, on a vu que les compétences les plus difficiles à automatiser sont précisément celles qui s’acquièrent par le corps, par l’expérience, par le contact avec le monde réel. Le paradoxe de Moravec et ses implications pour la formation sont clairs : ce qui paraît simple pour un humain est souvent ce qui résiste le mieux à la compréhension de la machine.
Une question restait en suspens : et nos formations dans tout ça ? Est-ce qu’on forme vraiment les gens sur ce que ni un algorithme ni un module en ligne ne pourront jamais faire à leur place ?
Je me pose cette question depuis un moment (surtout depuis la généralisation de l’IA générative). Et je dois bien admettre que la réponse, dans beaucoup d’organisations, penche franchement du mauvais côté.
Le paradoxe de Moravec et la formation : quand le moyen devient la fin
Depuis une vingtaine d’années, la formation professionnelle s’est massivement convertie au numérique. E-learning, modules asynchrones, classes virtuelles : les outils se sont multipliés, les budgets de déplacement ont fondu (pour le plus grand bonheur des directions), et les tableaux de bord de complétion ont remplacé les feuilles d’émargement. Sur le papier, c’est une révolution. Dans les faits, c’est plus nuancé.
Le numérique a rendu certaines choses sans conteste meilleures : accéder à une ressource à la demande, se former à son rythme, ne plus dépendre d’une session en présentiel programmée six mois à l’avance, ne pas se déplacer (voire découcher).
Mais quelque part entre la promesse et la pratique, quelque chose s’est grippé. Le numérique est passé d’un outil parmi d’autres à une réponse par défaut — et souvent pour des considérations budgétaires, rarement pour la beauté de la pédagogie. Et une réponse par défaut, ce n’est plus vraiment une bonne réponse.
Ce qu’on ne peut pas mettre en ligne
C’est là que le paradoxe de Moravec pose un vrai problème. Si les compétences les plus difficiles à automatiser — donc celles à chérir dans notre avenir — sont précisément celles qui s’acquièrent par le corps, par l’expérience répétée dans des contextes réels et variables, par l’interaction avec d’autres humains dans des situations imprévues, alors elles sont aussi, très probablement, les plus difficiles à transmettre via un écran.
Un module e-learning peut expliquer comment gérer un conflit dans une équipe. Il peut présenter des modèles, des étapes, des bonnes pratiques. Ce qu’il ne peut pas faire, c’est mettre le stagiaire face à un interlocuteur qui monte en pression, lui faire ressentir le moment où il faut choisir entre maintenir sa position et désamorcer, lui faire vivre l’inconfort de l’imprévu. Or c’est précisément dans cet inconfort que l’apprentissage se construit.
Ce n’est pas un argument contre le numérique. C’est un argument contre l’idée qu’on peut tout numériser.
Ce n’est pas un hasard si l’IA et la formation numérique se heurtent aux mêmes limites. Ce que l’IA ne sait pas reproduire, la formation numérique ne sait pas l’enseigner. Les deux partagent le même angle mort : tout ce qui s’apprend par le corps, par le geste, par le contact avec le monde réel et ses imprévus.
Une tendance qu’amplifie l’IA
On pourrait croire que l’intelligence artificielle change la donne. Elle la complique plutôt.
D’un côté, l’IA ouvre des possibilités réelles : personnalisation des parcours, simulation de situations complexes, feedbacks instantanés, génération de contenus adaptés au niveau de l’apprenant. Ce n’est pas rien, ce serait malhonnête de le nier.
Mais de l’autre côté, l’IA renforce une logique qui était déjà problématique : celle de l’optimisation à tout prix. Former plus vite, pour moins cher, avec moins d’humains dans la boucle — et sans trop vérifier si ça fonctionne vraiment.
L’IA devient alors le prolongement technologique d’une vision de la formation où l’efficacité se mesure en taux de complétion et en coût par apprenant, pas en capacité réelle à faire quelque chose de nouveau dans un contexte réel.
Et c’est là que Moravec revient nous taper sur l’épaule. Parce que les compétences qu’on cherche à développer le plus vite et au moindre coût sont souvent exactement celles qui résistent le mieux à cette logique.
Ce que le paradoxe de Moravec révèle sur nos angles morts en formation
Au fond, ce que révèle le paradoxe de Moravec sur nos pratiques de formation, c’est une confusion assez ancienne entre transmettre de l’information et faire apprendre quelque chose.
Un module en ligne peut transmettre de l’information efficacement. Il peut expliquer, illustrer, faire mémoriser. Mais apprendre à souder, à conduire un entretien difficile, à lire une situation ambiguë, à poser un diagnostic à partir de signaux faibles — ça demande autre chose : de la répétition dans des conditions variées, du feedback en temps réel, la présence d’un pair ou d’un expert qui voit ce que vous faites et peut corriger votre geste, votre posture, votre réflexe. C’est un sujet qu’on a pu creuser lorsqu’on a évoqué l’AFEST notamment.
Des simulations bien conçues, de la réalité virtuelle pour des gestes techniques, des mises en situation scénarisées avec des boucles de feedback : tout ça peut être puissant, mais demande un niveau de conception pédagogique que le « on va faire un module e-learning là-dessus » n’atteint presque jamais.
Le paradoxe de Moravec et la formation : alors, qu’est-ce qu’on fait ?
Je ne suis pas en train de plaider pour un retour au tout-présentiel. Ce serait aussi peu pertinent que le tout-numérique — et franchement moins pratique.
Ce que je défends, c’est une question simple à poser avant de concevoir n’importe quel dispositif : est-ce que ce qu’on cherche à faire apprendre ici a besoin du corps, des sens, du contexte réel, de l’imprévu, de l’autre ? Si oui, le numérique ne peut pas être la réponse principale. Il peut accompagner, préparer, consolider, mais pas remplacer.
C’est une question de diagnostic avant d’être une question d’outil. Et c’est précisément ce que le prochain article de cette série va explorer : comment concevoir des formations qui prennent vraiment au sérieux ce que Moravec a mis en lumière ?
Illustration réalisée via Gemini
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