Dans le premier article de cette série, on a posé un constat un peu inconfortable : la formation en ligne pollue, et le secteur aurait tort de continuer à regarder ailleurs. Mais un constat sans suite, ça ne sert pas à grand-chose.
Alors passons maintenant aux choses sérieuses : comment passe-t-on d’une prise de conscience à une démarche concrète ?
La réponse tient en trois mots : utilité, accessibilité, durabilité. Ce sont les trois piliers fondamentaux de l’écoconception e-learning. Ce ne sont pas de simples cases à cocher dans un rapport RSE mais bien des principes de conception qui, pris au sérieux dès le début d’un projet, changent vraiment la façon dont on crée une formation (et bien sûr, son impact).
Premier pilier de l’écoconception e-learning : l’utilité
C’est le pilier le plus radical, et probablement le plus important. L’idée de départ est simple : le module au plus faible impact environnemental est celui qu’on décide de ne pas produire.
Avant même de penser au format, aux médias ou encore à la plateforme d’hébergement, la première question à se poser est celle de la pertinence. Est-ce que ce module doit vraiment exister ? Est-ce que le numérique est la réponse la plus pertinente à ce besoin de formation ? Est-ce qu’une ressource équivalente n’existe pas déjà, quelque part, qu’on pourrait réutiliser plutôt que de repartir de zéro ?
Ce questionnement n’est pas nouveau pour les ingénieurs pédagogiques sérieux. On en parle d’ailleurs depuis longtemps sur Sydologie (voir notre article sur les 4 questions à se poser avant de concevoir un contenu e-learning). Mais l’écoconception lui donne une dimension supplémentaire : chaque module inutile, c’est un serveur qui tourne en permanence pour héberger des ressources pour rien, des apprenants qui se connectent pour suivre une formation dont l’impact pédagogique est discutable. L’utilité n’est plus seulement une question pédagogique. C’est aussi une question environnementale.
Concrètement, appliquer le pilier « utilité », c’est se poser des questions qu’on a parfois tendance à esquiver : est-ce que le numérique apporte une vraie plus-value ici, ou est-ce qu’on le choisit par habitude ? Est-ce que les objectifs pédagogiques justifient la production d’un module complet, ou est-ce qu’une ressource plus légère suffirait ? Et surtout : est-ce qu’on ne confond pas innovation pédagogique avec « superflu technologique » ?
L’accumulation de fonctionnalités, d’effets visuels, d’interactions complexes n’est pas, en soi, un gage de qualité pédagogique. Elle peut même nuire à l’apprentissage en surchargeant cognitivement l’apprenant, ce que les sciences cognitives ont bien documenté.
Un module sobre, bien ciblé, avec des objectifs clairs et des contenus essentiels, est souvent plus efficace qu’un module spectaculaire mais surchargé.
Deuxième pilier de l’écoconception e-learning : l’accessibilité
L’accessibilité, dans le contexte de l’écoconception, a un double sens qu’il est important de distinguer.
Il y a d’abord l’accessibilité au sens classique du terme : rendre les formations utilisables par tous les apprenants, y compris ceux qui sont en situation de handicap. Sous-titres, contrastes suffisants, alternatives textuelles aux images, navigation au clavier (autant de bonnes pratiques qui s’inscrivent dans les normes WCAG et dans le référentiel RGAA).
C’est un sujet que Sydologie a déjà exploré en détail dans son livre blanc sur l’accessibilité en e-learning, et qui mérite d’être traité pour lui-même. Mais ce n’est pas tout.
L’accessibilité dans une logique d’écoconception e-learning, c’est aussi concevoir une formation qui fonctionne dans des contextes techniques variés (et souvent moins favorables que ce qu’on imagine initialement).
Tout le monde ne suit pas ses formations sur un MacBook tout neuf avec une fibre à 1 Gbit/s. Certains apprenants utilisent des machines anciennes, avec des connexions instables, depuis des environnements professionnels où certains formats sont bloqués. Concevoir pour ces contextes-là, c’est concevoir sobrement : des fichiers optimisés, des formats standards, des contenus qui ne nécessitent pas de télécharger trois plugins pour fonctionner.
Cette logique rejoint celle du RGESN (Référentiel Général d’Écoconception de Services Numériques), publié par l’Arcep et l’Arcom en 2024, qui insiste sur la nécessité de concevoir des services numériques compatibles avec des équipements anciens.
L’idée est simple : un service numérique qui force le renouvellement des équipements contribue indirectement à leur obsolescence, et donc à leur impact environnemental. La même logique s’applique à vos (nos) formations.
Privilégier la simplicité d’usage, c’est donc à la fois une bonne pratique pédagogique, une démarche inclusive et un geste écologique. Il est rare que trois raisons s’alignent aussi bien pour justifier un même choix de conception.
Troisième pilier : la durabilité
Le troisième pilier est peut-être le plus négligé dans nos pratiques actuelles. On passe beaucoup de temps à concevoir et produire des formations. On passe beaucoup moins de temps à penser à leur durée de vie.
Or un module e-learning, une fois mis en ligne, a vocation à tourner pendant des années. Et pendant ces années, il consomme de l’énergie, occupe des serveurs, sollicite des infrastructures. Si le module est obsolète au bout de dix-huit mois parce qu’il est ancré dans une actualité réglementaire trop précise, parce qu’il utilise une technologie que les navigateurs ne supportent plus, ou simplement parce qu’il n’a pas été pensé pour être mis à jour facilement, on repart de zéro. Et on reproduit toute l’empreinte de la production initiale. Encore et encore.
La durabilité, dans une démarche d’écoconception, ce n’est pas une contrainte supplémentaire. C’est anticiper. Créer des contenus robustes qui ne seront pas obsolètes au premier changement de charte graphique. Structurer les modules de façon à ce que les mises à jour soient simples et ciblées, sans avoir à tout refaire. Choisir des formats standards, qui ne dépendent pas d’une technologie propriétaire susceptible de disparaître.
Il y a dans cette logique quelque chose qui ressemble à ce que les développeurs appellent la « dette technique » : chaque raccourci pris en conception se paiera plus tard, soit en refonte coûteuse, soit en maintien d’un contenu vieillissant qui n’aurait plus lieu d’être hébergé. Penser durabilité dès le départ, c’est éviter de générer cette dette.
Et concrètement, ça peut vouloir dire des choses assez simples : séparer les contenus susceptibles de changer (données chiffrées, références réglementaires, etc.) des contenus stables (principes, compétences fondamentales, etc.), de façon à pouvoir mettre à jour les uns sans toucher les autres. Documenter les choix de conception pour que quelqu’un d’autre puisse reprendre le module dans deux ans. Archiver et dépublier les formations qui ne sont plus d’actualité plutôt que de les laisser occuper des serveurs indéfiniment.
Trois piliers, une seule logique
Ces trois piliers ne sont jamais en opposition avec la qualité pédagogique. Un module inutile n’est bon ni pour la planète ni pour l’apprenant. Un module inaccessible exclut une partie du public et sollicite inutilement des ressources techniques. Un module non durable coûte cher à maintenir et finit par ne plus être utilisé.
L’écoconception e-learning ne demande pas de sacrifier l’efficacité sur l’autel de la sobriété. Elle demande de concevoir mieux, c’est-à-dire de poser les bonnes questions au bon moment, avant que les choix soient figés et les habitudes prises.
Dans le prochain article, on rentrera dans le concret : quelles questions poser avant de lancer un projet ? Comment évaluer la pertinence d’un format numérique ? Quels outils permettent de structurer cette phase d’analyse souvent expédiée trop vite ?
À la semaine prochaine !
Illustration réalisée via Gemini
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