Neuro-éducation et pédagogie : sommes-nous tous crédules ? (partie 2/3)

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La semaine dernière, nous avons vu qu’il est assez fréquent d’utiliser des résultats de psychologie cognitive et de les déguiser en résultats de neurosciences. La question est donc la suivante : pourquoi parler de neuro-éducation ? Une réponse possible est apportée par un biais cognitif nommé le neuro-enchantement.

Le biais du neuro-enchantement

Lorsque nous sommes confrontés à des résultats issus des neurosciences, nous sommes sensibles à un biais nommé le neuro-enchantement ou « crédulité induite spécifiquement par le langage, les images ou les méthodes des neurosciences » (Ramus, 2018 p.290). Il semblerait que nous acceptions une information plus facilement si elle est accompagnée d’images cérébrales et du vocabulaire des neurosciences en dépit de sa véracité probable. Différentes expériences ont permis d’observer ce biais, dont je vous propose un résumé.

Le vocabulaire des neurosciences

Dans une expérience de 2008, Weisberg, Keil, Goodstein, Rawson, et Gray ont démontré que nous accordons plus de crédit à des explications (et notamment à des explications incorrectes) lorsqu’elles sont accompagnées du vocabulaire des neurosciences. Pour ce faire, les chercheurs ont conçu des descriptions de phénomènes psychologiques. 4 versions de chaque description ont été conçues. L’explication pouvait être correcte ou incorrecte et « enrichie » du vocabulaire de neurosciences ou non. Les sujets étaient répartis dans les différentes conditions et devaient indiquer leur satisfaction de la description fournie.

Les résultats montrent que sans apport des neurosciences, l’explication incorrecte est correctement rejetée. Cependant, lorsque l’on « enrichit » cette explication par du vocabulaire de neurosciences, les individus ne rejettent pas l’explication incorrecte. On pourrait indiquer qu’il ne s’agissait ici que de groupes novices, n’ayant pas ou peu de connaissances du sujet. Mais cette expérience fut ensuite répliquée avec des étudiants étudiant les neurosciences et les chercheurs ont observé les mêmes résultats. Il aura fallu répliquer une nouvelle fois l’expérience auprès d’experts en neurosciences pour obtenir un rejet correct de l’explication incorrecte.

Cette étude montre ainsi le poids du vocabulaire des neurosciences sur la persuasion de messages.

Les images des neurosciences

Une seconde étude de McCabe D.P. et Castel A.D. (2008) a démontré qu’une mauvaise explication accompagnée d’images cérébrales était davantage acceptée. Dans leur étude, les chercheurs ont proposé une explication incorrecte basée sur le fait que l’activation cérébrale d’un individu serait la même s’il regardait la télévision et faisait des tâches d’arithmétiques. Cette description était soit accompagnée d’images cérébrales, soit d’un graphique, soit seulement du texte. Les individus ont jugé que les explications étaient plutôt insatisfaisantes concernant les deux premières conditions (texte et graphique), mais ont accepté facilement l’idée si des images cérébrales étaient présentées conjointement. Il semblerait donc que nous acceptions une information plus facilement si elle est accompagnée d’images liées au cerveau en dépit de sa véracité probable.

La méthode des neurosciences

Dans une troisième expérience Ali, Lifshitz, et Raz (2014) réalisent “un tour de magie” (de type mentaliste) auprès d’étudiants provenant de neurosciences (non novices donc). Les chercheurs ont indiqué aux sujets qu’ils avaient pu lire dans leurs pensées grâce à un appareil d’imagerie médicale (en réalité un appareil utilisé en coiffure). En temps normal, l’individu aurait su qu’il y avait « quelque chose », une technique ou une méthode permettant au magicien de réaliser son tour. Dans ce cas, les étudiants ont accepté l’idée que l’on avait pu lire dans leurs pensées grâce à un appareil d’imagerie médicale, pourtant technologiquement impossible aujourd’hui.


                                                                                                                                      Ali S.S. et al. (2014). Empirical neuroenchantment : from reading minds to thinking critically. Frontiers in human neuroscience, 8 (357) : 1-4.

Conclusion

Il existe un puissant effet séducteur des neurosciences : le neuro-enchantement. Ce biais est une première explication possible de l’utilisation des neurosciences : asseoir un message plus facilement auprès du grand public.

Concernant les causes de ce phénomène, elles sont multiples. Nous en aborderons d’ailleurs quelques-unes dans le prochain article. Nous avons donc maintenant compris pourquoi utiliser les neurosciences, la prochaine fois nous répondrons au “comment” les neurosciences sont utilisées en éducation.

P.S : en lisant cet article, j’ai enclenché chez vous une activation du cortex préfrontal vous permettant de développer vos capacités intellectuelles. Vous ne me croyez pas ? La preuve en image, ne me remerciez pas !


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Youri Minne

  • Doctorant en psychologie cognitive

Apprendre des connaissances c’est bien. Mais les transmettre, c’est encore mieux ! Ayant toujours été passionné par l’apprentissage durant mon cursus de psychologie, j’ai la chance d’écrire des articles de vulgarisation sur des théories scientifiques. J’espère ainsi, au travers de mes articles, transmettre mes connaissances avec la même passion qui m’animait lors de la découverte de celles-ci.

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 2 commentaires


  • Urs

    Très intéressant votre article, mais peut-être je pourrais faire une suggestion concernant les citations et les sources. J’ai voulu regarder comment s’appelle ce biais dans la littérature anglaise et j’ai cherché le travail de Ramus (2018) que vous indiquez comme source, mais je n’en ai pas trouvé qui correspond au numéro de page indiqué. Peut-être vous pourriez ajouter une courte Bibliographie à la fin de l’article pour permettre aux intéressés de plus vite retrouver les sources, ou les lier directement dans le texte – c’est égal 😉

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    • Youri Minne

      Bonjour,

      Je vous remercie de votre commentaire. Je viens d’ajouter tous les liens concernant les 4 textes mentionnés dans l’article.

      Bonne journée

      Répondre

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