Idiocracy, dans la vraie vie ? (partie 3)

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Bon, comme vous l’aurez deviné, j’ai eu pas mal de travail ces dernières semaines… Reprenons tranquillement là où nous en sommes restés, c’est-à-dire aux conclusions pour le moins douteuses de Richard Lynn et Edward Dutton sur la baisse généralisée de l’intelligence dans les sociétés occidentales, et aux non moins douteuses thèses qu’ils avancent pour expliquer les causes du phénomène.

Sommes-nous donc condamnés à être de plus en plus bêtes ? Que nous disent RÉELLEMENT les résultats de l’étude des Laurel et Hardy des neurosciences ?
 

Alors, vraiment de plus en plus bêtes ?

 
Eh bien ce n’est pas si simple. Pour comprendre réellement les « vrais » résultats de l’étude de Richard et Edward, il faut se pencher plus en profondeur sur les types de tests réalisés.

Parmi les tests effectués, certains concernent ce qui est appelé en anglais le « declarative knowledge ». C’est ce qu’on pourrait grossièrement appeler en français la « culture générale ». Les résultats à ces tests sont moins bons en 2008 qu’ils ne l’étaient en 1999.

Comment l’expliquer ? Eh bien c’est assez simple : les questions… étaient les mêmes en 1999 et en 2008. Sauf que « la culture » évolue en près de 20 ans. Nous vivons ce qu’on appelle des « changements culturels » : des choses disparaissent, sont oubliées, d’autres faits apparaissent, etc. Plutôt logique non ? Et pas si grave au final : loin de moi l’idée de juger les afficionados de CD 2 titres, mais je ne suis pas sûr que le fait de ne pas connaître leur existence rende directement bête. On oublie des choses, on en apprend, la culture s’enrichit mais fait aussi le tri !

Ce qui faisait partie de la « culture générale » il y a 20 ans n’est plus forcément communément su aujourd’hui.

Pour avoir une vision plus juste, il aurait fallu abandonner certaines questions « obsolètes » qui composaient ces tests et sélectionner des interrogations plus actuelles.

Et les résultats aux tests mesurant les qualités de raisonnement ? Eh bien ils sont stables, voire même en progrès entre 1999 et 2008. Il n’y aurait donc pas de déclin du raisonnement au sein de l’échantillon extrêmement réduit étudié, il y aurait même un progrès !

En résumé, il y aurait un déclin de notre connaissance de la culture de la fin des années 1990 en 2008 (et encore, plutôt un déclin des scores aux tests sur certaines questions en particulier, mais nous y reviendrons) mais pas de l’« intelligence » à proprement parler. Nous sommes face à un vrai biais méthodologique et il faut donc manier avec prudence les résultats de cette étude.
 

Effet Flynn négatif : un simple plafond ?

 
Bon, visiblement, « l’intelligence » aurait plutôt tendance à stagner qu’à chuter. Mais au final, n’est-ce pas totalement logique ?

L’effet Flynn, soit l’augmentation généralisée des QI moyens durant le XXème siècle (notamment), s’explique en grande partie par les progrès des conditions sociales et sanitaires mais aussi de l’éducation, ou encore la multiplication des stimuli quotidiens (en gros, tout a changé).

Récemment, le rythme de croissance de ces conditions stagne dans les pays dits « développés » : nous avons atteint un plafond. Parallèlement, dans les pays en développement, le QI moyen aurait tendance à continuer à croître, tout comme les conditions sanitaires et sociales.

Flynn lui-même prédisait un éventuel plafonnement de son effet, l’évolution du QI n’étant pas, d’après lui, un processus linéaire et infini. Notre « intelligence » pourrait connaître un plafond, plus ou moins dur à percer.

Il n’y aurait donc pas d’effet Flynn négatif, pas plus qu’un déclin catastrophique de l’intelligence en France et dans les autres pays « occidentaux ». D’ailleurs, aucune étude scientifique sérieuse n’arrive à prouver l’existence de l’effet Flynn inversé. Et pourtant, étrangement, de nombreux médias, plus ou moins regardants quant à la véracité des informations qu’ils relayent, continuent de parler d’effet Flynn négatif et invitent de nombreux « spécialistes » pour débattre des causes possibles de ce phénomène. Spoiler alert, j’ai la réponse, c’est la faute des écrans.

En conclusion : faibles baisses sur des items anachroniques, auteurs proposant des hypothèses racistes et « spécialistes » qui tentent de s’engouffrer dans cette faille « bankable » pour pousser des hypothèses toutes plus bancales les unes que les autres. Voici le constat.
 

Effet Flynn : et si c’était (partiellement) faux ?

 
Il est nécessaire de ne pas extrapoler ce que met en relief l’effet Flynn. Celui-ci ne démontre pas réellement un progrès de l’intelligence humaine durant le XXème siècle, mais seulement une croissance des résultats des humains à un certain nombre de tests, qu’on rassemble de façon grossière sous le nom de QI.

Les personnes nées au XIXème siècle n’étaient pas des déficients intellectuels et, inversement, ceux nés à la fin du XXème siècle ne sont pas des surdoués. « C’est du bon sens », comme dirait l’autre (l’autre, c’est ma Boss).

« L’intelligence » des individus ayant vécu au XIXème siècle était parfaitement adaptée au quotidien, aux défis qu’ils avaient à relever tous les jours, une intelligence concrète et ancrée dans leur époque.

Plusieurs chercheurs ont créé en 1916 une échelle d’évaluation des comportements adaptatifs au quotidien, appelé Vineland Adaptative Behavior Scale (VABS), pour mesurer l’évolution des compétences nécessaires à l’environnement quotidien, compétences classées en quatre catégories : communication, habiletés de la vie quotidienne, socialisation et motricité [1].

L’utilisation de cette échelle nous permet de mettre en exergue que ces compétences sont demeurées stables tout au long du XXème siècle chez les enfants de 7 à 18 ans… contrairement aux compétences mesurées via les tests de QI qui sont en constante progression (coucou Flynn), notamment les sous-tests liés aux aptitudes cognitives, nécessaires pour résoudre les problèmes plus abstraits qui nous sont posés dans notre quotidien (mais aussi car la technologie nous a libéré de certains problèmes concrets).

Ainsi, nous sommes plus logiques, créatifs et meilleurs pour formuler des hypothèses en dehors des règles établies que nos ancêtres, mais en aucun cas plus intelligents.

Et encore, nous passons rapidement sur le fait que l’effet Flynn démontre l’augmentation d’une moyenne, et non pas l’augmentation des résultats de chaque individu au sein d’une population. Plusieurs études démontrent ainsi que le changement n’est pas uniforme dans la population, mais touche souvent les individus dont le QI se situe en dessous de la moyenne. Ce qui renforce encore la thèse de l’existence d’un plafond.
 
 
 
Et voilà ma transition toute trouvée pour la suite : au fait, à quoi ça sert de mesurer le QI ? On mesure quoi exactement ? Et au fond, l’intelligence, qu’est-ce que c’est ?

Taaaaaant de questions qui restent en suspens et qui le resteront jusqu’à… la prochaine fois. Voilà, évitons de prendre des engagements que nous ne tiendrons pas, moi et mon pote « Mankdeutant ». D’ailleurs, ma Boss me dit souvent : « Il n’y a rien qu’on ne puisse pas remettre au lendemain ». Cependant, je vous déconseille de dire ça au vôtre, de boss.

Allez, bisous, et à très vite pour de nouvelles aventures.
 
 
 
 
 
 
 
 

[1] Binet, A., Simon, T.H., & Goddard, H.H. (Ed.). (1916). The development of intelligence in children. (E. Kite, Trans.). Publ. of the Training School at Vineland, New Jersey.
 


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Aymeric Debrun

  • Diplômé de Sciences Po Lyon – Master Coopération internationale et aide au développement

Découvrir un domaine inconnu, une nouvelle idée, une information ignorée. Se mettre à lire, étudier, analyser, comprendre. Puis approfondir, creuser, se passionner. Et enfin intriguer, intéresser, expliquer, transmettre. Et recommencer.

Un chemin maintes et maintes fois parcouru aussi bien dans ma vie personnelle qu’étudiante. Chez Sydo, j’ai trouvé un travail pour continuer à l’arpenter et faire de ce chemin… un schéma pédagogique.

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