L’école est finie – Partie 2 – Enseignement simultané et mutuel, quelles différences ?

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Nous sommes de retour aujourd’hui pour continuer notre série d’articles sur l’enseignement simultané et mutuel. Au menu, le traitement de l’espace et du corps, la place du professeur et de l’élève ou encore la détention du pouvoir. Let’s go.
 

La classe : un lieu immuable ?

 
Enseignement simultané et enseignement mutuel s’opposent à bien des égards et notamment concernant l’organisation et la configuration de la classe en tant qu’espace.
 
La classe, pour la méthode simultanée, doit être un lieu neutre, sobre voire austère (au mieux, on retrouve une horloge et quelques crucifix, avant la loi 1901 pour les établissements publics, ça va de soi).
 
Toute l’attention doit être dirigée vers un homme, le professeur, et un outil, son tableau (à l’époque, il y avait même une estrade et une chaise surélevées, d’ailleurs, c’était encore le cas quand j’étais au collège/lycée…). Au sein de la classe on retrouve plusieurs rangées de bureaux et de chaises parfaitement organisées d’un point de vue géométrique. L’organisation est mi-li-taire (ou carcérale ?). Tout est dans la verticalité : le professeur parle, les enfants, assis, le regardent religieusement, silencieux, immobiles.
 
Ce lieu n’a absolument pas changé, et ce depuis maintenant près de quatre siècles ! Le concept est totalement figé : les enfants ne portent plus forcément l’uniforme (tout comme le professeur) et les photos sont maintenant en couleur, mais à part ça vous pouvez quasiment superposer deux photos de classe séparées de plusieurs dizaines voire une centaine d’années.
 
Pour aller plus loin, vous pouvez lire l’ouvrage de Jean-Baptiste de La Salle, Conduite des écoles chrétiennes.
 
Et côté enseignement mutuel ? Même s’il n’existe pas forcément un seul modèle, on peut tout de même dépeindre quelques traits communs aux classes mutuelles :
 
– Chaises et bureaux ne sont plus en ligne mais souvent regroupés en îlots afin de favoriser la coopération, le tutorat et la création de groupes d’entraide ;
– La classe est beaucoup moins sobre et monolithique. Il n’y a plus un seul tableau mais une ribambelle de supports pour écrire (tableaux et murs effaçables notamment) sur chacun des murs afin que les élèves les plus avancés dans certaines matières puissent expliquer à leurs camarades de classe des concepts ou les aider à faire un exercice.
– Les élèves sont donc organisés en grappes, ils peuvent bouger, se tenir assis ou (de préférence) debout, et le professeur, lui, se situe au milieu et peut à la fois accompagner un groupe d’élèves moins avancés ou passer voir tel ou tel groupe par exemple.
 
Ainsi, la classe mutuelle doit avoir une forte modularité, elle doit être dynamique (et le mobilier doit pouvoir s’adapter) afin de favoriser la mobilité, le partage, le mouvement.
 
Vincent Faillet, important théoricien contemporain de la classe mutuelle, donne cette définition de la la classe (au sens physique) mutuelle dans un document très riche du Réseau Canopée : “salle de classe dépolarisée et flexible par nature, comportant de nombreuses zones d’interaction qui invitent à la libre circulation des élèves et au travail en groupes dans un objectif d’apprentissage entre pairs.”
 

La place du corps dans l’enseignement simultané

 
La notion du corps est déterminante dans l’enseignement, qu’il soit simultané ou mutuel.
 
Le professeur, dans l’enseignement simultané, doit “bien se tenir” : il doit être bien habillé, se tenir droit, parler de manière distincte et forte et demeurer quasi immobile (à la place qui lui est dévolue tout du moins). Et pourquoi cela ? Pour deux raisons principales :
 
il est un modèle (religieux) à suivre pour les élèves, un exemple. Les élèves doivent apprendre de lui pour l’imiter. Il est le gardien des règles, le garant de la bienséance et de la morale (notamment du fait de son statut religieux) ;
la classe doit garder son organisation et celle-ci passe notamment par les regards des élèves qui doivent être toujours portés sur le professeur. Lui-même doit rester à la même place, proche de son bureau et de son tableau.
 
De son côté, l’élève doit demeurer à sa place, assis sur sa chaise, droit (comme le professeur), bien habillé, immobile (ou presque : il doit noter chacune des paroles du professeur) et silencieux.
 
Tout le corps de l’élève (mais aussi celui du professeur) est oublié dans l’enseignement simultané, voire pire, il est nié. L’objectif est de contraindre, contenir, éduquer (quasi dans le sens “apprivoiser”) afin d’obtenir des élèves moraux, avec des valeurs, respectueux et plus particulièrement respectueux de l’ordre établi. L’élève n’est ainsi qu’une tête (et encore, on lui demande plus d’écouter et d’écrire que de réfléchir) et doit écouter “religieusement” (et ce choix de mot n’est pas anodin).
 
Et, malgré la loi d’orientation sur l’éducation (n°89-486) du 10 juillet 1989 énonçant que l’élève devait être au centre du système éducatif (“Le service public de l’éducation est conçu et organisé en fonction des élèves et des étudiants”), et non plus le professeur (cette loi a fait grand débat à l’époque), tout ce modèle est encore bien vivace dans nos écoles. La salle de classe ne semble pas avoir bougé d’un iota, et la manière d’enseigner non plus.
 

La place du corps dans l’école mutuelle

 
Dans l’école mutuelle, c’est tout l’inverse. Tout est mouvements, déplacements, discussions et partages. Cerveaux et corps des élèves (mais aussi du professeur) doivent être en activité.
 
C’est pour cela qu’il faut entièrement repenser la salle de classe. Celle-ci ne doit pas être figée et composée de rangs bien organisés de chaises et de bureaux face au tableau et au professeur. Elle doit par exemple être composée d’îlots autour d’une table ou préférablement autour d’un support pour écrire (les élèves étant alors debouts) ou bien de “u”, forme censée favoriser la coopération et la collaboration.
 
Mais attention, s’il existe des modèles d’organisation de classes mutuelles, celles-ci doivent surtout évoluer, être modulables afin de pouvoir s’adapter à chaque élève et à chaque enseignant.
 
Le corps n’est plus nié, sacrifié mais respecté. Les élèves sont même poussés à se déplacer afin de communiquer avec les autres élèves de leur îlot par exemple, voire avec des élèves d’autres îlots. Mouvements et partages sont deux faces de la même pièce dans l’école mutuelle.
 

Place du professeur, de l’élève et monopole de l’enseignement

 
Ce changement d’organisation de la classe et de l’appréhension des corps que promeuvent les tenants de l’école mutuelle a d’importantes conséquences quant à la place et au rôle joué à la fois par le professeur et par les élèves.
 
Dans l’enseignement simultané, tous les regards et l’attention doivent se porter sur le professeur, unique détenteur du savoir. Les maîtres sont la clé de voûte de ce système. Ils doivent être obsédés par l’organisation et par l’obéissance, afin qu’eux-mêmes transmettent ces normes et règles, celles de l’obéissance et de la soumission.
 
À l’inverse, dans l’école mutuelle, chaque élève est à la fois le détenteur et le réceptacle de nouveaux savoirs. Il n’y a plus de monopole des connaissances. Chacun, le plus souvent les élèves les plus âgés ou les plus avancés dans un certain domaine, est amené à jouer le rôle de “professeur” (même si les théoriciens préfèrent le terme de tuteur ou de pivot).
 
Le professeur continue de transmettre ses connaissances, notamment aux plus jeunes ou aux élèves étant en difficulté dans un domaine en particulier. Mais il doit aussi organiser le système du tutorat qui se met en place et qui est en pleine effervescence. Pour cela, il peut faire usage de signaux sonores si par exemple si la classe devient trop bruyante pour la réflexion ou s’il a une information à transmettre.
 
Il peut aussi mettre à disposition des documents, des médias ou encore expliquer brièvement une théorie. En effet, il y a des séquences dites “conceptuelles” introductives dans les classes mutuelles. Durant ces temps, le professeur fournit des informations, explique, démontre et les élèves doivent demeurer à l’écoute et silencieux. Pour autant, ils peuvent intervenir et la classe n’est pas organisée de façon polarisée et frontale.
 
Mais, rapidement, il doit se défaire de ce monopole passager de la parole pour que les élèves soient de nouveau au centre du processus d’apprentissage. Il joue ainsi un rôle de facilitateur du partage de connaissances.
 
 
Maintenant que nous avons abordé les problématiques sous-jacentes à ces deux types d’enseignement, nous pouvons nous atteler aux intérêts et défauts de ceux-ci. Rendez-vous dans les prochains jours (ou semaines ?).
 
 
 


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Aymeric Debrun

  • Diplômé de Sciences Po Lyon – Master Coopération internationale et aide au développement

Découvrir un domaine inconnu, une nouvelle idée, une information ignorée. Se mettre à lire, étudier, analyser, comprendre. Puis approfondir, creuser, se passionner. Et enfin intriguer, intéresser, expliquer, transmettre. Et recommencer.

Un chemin maintes et maintes fois parcouru aussi bien dans ma vie personnelle qu’étudiante. Chez Sydo, j’ai trouvé un travail pour continuer à l’arpenter et faire de ce chemin… un schéma pédagogique.

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