Andragogie et Pédagogie, blanc bonnet et bonnet blanc ?

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Suite à l’article d’Aymeric sur l’utilisation abusive du terme « pédagogie », un de nos lecteurs a posté le commentaire suivant :

« Bonjour. Le terme à utiliser concernant la formation des adultes existe. C’est Andragogie. Un courant des sciences de l’éducation. Mais en effet, sémantiquement, on préfère placer l’apprenant adulte en position d’enfant. Pour mieux se plaindre ensuite qu’il ne se responsabilise pas… »

Je connaissais déjà ce terme, « andragogie », nous y avions même consacré un petit dossier en 2013. Mais ce commentaire m’a néanmoins fait réfléchir : y a-t-il une différence fondamentale entre l’apprentissage de l’adulte et l’apprentissage de l’enfant ? Cette différence, si elle existe, justifie-t-elle des pratiques différentes ? Et si on parle de pédagogie pour les adultes, est-ce que cela va réellement décrédibiliser la démarche ou placer l’adulte en position d’enfant ?

Quelques définitions pour commencer

D’après le dictionnaire Larousse (oui, je ne suis pas allé la chercher très loin, cette définition), la pédagogie est l’ « ensemble des méthodes utilisées pour éduquer les enfants et les adolescents ». L’andragogie, quant à elle, est la « science et pratique de l’éducation des adultes. ».

Dans les deux cas, nous retrouvons la notion d’éducation, définie comme :

Dans les deux cas, il s’agit donc bien de transmettre des connaissances, et ce ne serait que les méthodes qui changent : il y aurait ainsi des méthodes andragogiques, et des méthodes pédagogiques.

Dans les faits et sur le terrain

Mais alors, quelles seraient ces méthodes différenciées ? J’ai plutôt l’impression, en observant ce qui se fait aujourd’hui en formation, que les méthodes mises en place sont les mêmes pour les enfants et pour les adultes : apprentissage actif, expérimentation, jeu, etc.

Et que tous ces éléments fonctionnent aussi bien chez les adultes que chez les enfants. Bien sûr, les activités seront adaptées à chaque population (ton employé, univers graphique mis en place, etc.), mais in fine il s’agit bien des mêmes méthodes.

Ce que disent les sciences cognitives et les neurosciences

Dans un cadre d’apprentissages formels (laissons là de côté l’apprentissage du langage, de la marche, etc. propres le plus souvent à l’enfant et qui font appel à des mécanismes spécifiques), en salle de classe ou de formation, les neurosciences nous disent plutôt que les cerveaux d’enfants et ceux des adultes ont un fonctionnement identique. Prenons par exemple les travaux de Stanislas Dehaene, président du comité scientifique de l’Education nationale. Pour lui, il existe au moins 4 piliers de l’apprentissage chez l’enfant :

  • L’attention, qu’il faut mobiliser en permanence ;
  • L’engagement actif, pour que l’enfant puisse s’approprier les concepts ;
  • Le retour d’informations, pour que l’enfant puisse apprendre grâce à un modèle essai/erreur
  • La consolidation, pour ancrer les connaissances sur le long terme.

Je mets au défi quiconque a déjà conçu et/ou animé une formation pour adultes de me dire que ces 4 piliers sont différents chez l’adulte !

Pour conclure

Bref, vous l’aurez compris, pour moi il n’y a que très peu de différences entre pédagogie et andragogie. Bien sûr, on ne s’adresse pas de la même manière à des enfants et à des adultes, et il faut adapter son cours ou sa formation en fonction de son public. Mais cela ne se limite pas à une dichotomie Enfants/Adultes : l’étude de la cible de la formation et la conception d’un dispositif adapté font partie du b.a.-ba de l’ingénierie pédagogique.

Enfin, j’entends déjà la dernière parade des défenseurs de l’andragogie qui, acculés car dépourvus d’arguments sur le fond, s’exclameront :

« Oui mais il faut appeler les choses par leur nom, si l’andragogie existe pour parler de l’éducation des adultes alors il faut parler d’andragogie, blablabla. »

Eh bien, je suis tout à fait d’accord. Mais manque de pot, il y aurait un débat autour de cette andragogie : pour certains, le préfixe grec « Andro » signifierait « homme », au sens masculin du terme. Si on veut être vraiment rigoureux, alors faudrait-il peut-être parler « d’anthropogogie » pour inclure tous les adultes. Éclatez-vous avec ça.

 


Raphaël LAUER

  • Diplôme d’ingénieur en Sciences Cognitives – Ecole Nationale Supérieure de Cognitique de Bordeaux (ENSC)

A l’école, j’ai toujours eu l’impression qu’on cherchait à faire des « têtes bien pleines » plutôt que des « têtes bien faites ». Ouais… Pas très utile. On pourrait essayer de faire mieux, non ? C’est ça qui m’intéresse dans la pédagogie : chercher de nouvelles méthodes et de nouveaux outils pour se construire intellectuellement et arrêter de faire apprendre un tas de trucs qui, au final, ne servent qu’à passer un diplôme ou valider une formation.

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 6 commentaires


  • David Moussebois

    Alors ce qu’il est intéressant de noter quand on prend le temps de vraiment aller au bout de cette réflexion, c’est que la question n’est pas sémantique. En effet, je vous rejoins sur l’idée que c’est du vocabulaire. J’utilise le mot andragogie pour l’intention que cela provoque… vous parlez de communiquer différemment… moi je dirais que l’expérience de vie est différente.. le pourquoi on fait les choses est différente. Si je fais une vidéo et que je vous demande de faire le lion. Avec de l’humour. Un enfant va le faire. l’adulte va vouloir comprendre pourquoi il doit le faire. le premier va jouer et rigoler. Le second veut plus de sens… Et j’ai bien une dizaine de points qui apportent de la consistance à votre article. Si on se base sur la sémantique, je vous rejoins. D’ailleurs se positionner sur andragogie serait une erreur de marketing car tout le monde s’en fiche. Par contre si vous vous placez sur l’intention que cela provoque, utiliser l’andragogie serait en effet plus puissant. Enfin voilà, merci pour vos excellents articles.

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  • Aurore

    Et puis si on veut vraiment jouer sur les mots, le pédagogue était l’esclave qui amenait les enfants à l’école. Donc si cette personne ne voit pas pourquoi on utiliserait le mot « pédagogie » pour les adultes, veut-elle vraiment qu’on l’utilise malgré tout pour les enfants 😉 ?

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  • Michel Baujard

    Vous pensez que les adultes ont besoin d’éducation ou de formation ? La loi du 5 septembre stipule « Vers une société de compétences. » Pas de connaissances. Nous n’éduquons ni instruisons les adultes nlus les formons. Les méthodes employées sont pédagogiques. Ou pas.

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  • Dominique Kowalczyk

    Étonnant cet article !
    Je viens de passer 2 jours dans des CPAM pour former des adultes sur le thème « Sensibiliser les managers au Handicap », 1er constat : beaucoup d’échanges de discussions et de débats autour de cas vécus et réels.
    Ce qui me faire revenir à ce qu’a défini Malcolm Knowles, l’apprenant adulte :

    Est indépendant et autonome > l’enfant non !
    Possède un cumul d’expérience qui peuvent être utilisées comme autant de ressources pour l’apprentissage > l’enfant non !
    Veut se centrer sur des apprentissages qui font sens dans sa vie quotidienne > l’enfant non !
    Veut des réponses immédiates, des approches centrées sur les problèmes , qui répondent à des besoins spécifiques > l’enfant non !
    Sa motivation est plus interne qu’externe > la principale motivation d’un enfant est de faire plaisir à ses parents , recherche de la fierté du père ou de la mère.

    On peut continuer sur le cadre de référence et les convictions que l’on s’est forgés en tant qu’adulte durant son parcours de vie et professionnel.

    Y-a-t-il des points communs entre la pédagogie et l’andragogie ? oui !
    Peut-on considérer qu’il n’y pas de différences fondamentales ? certainement pas !

    Dernier point : à ma connaissance , les neurosciences n’ont jusqu’à présent pas été capables de repérer ou de faire apparaître : les valeurs, les convictions, les idées ou les connaissances d’un cerveau.

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  • Agnès Demangeon

    L’analogie me semble faite de manière un peu trop superficielle. Avant de tirer de telles conclusions, il serait bon de se référer aux écrits de Knowles (1995), Boufettal, Hermas, Mouatacim, Noun et Samouh (2009), Wautier et Vileyn (2004), et Pouliot (1997).
    En éducation, on doit prendre en considération les différences dans la posture d’apprenant qui diffère entre les enfants et les adultes.
    L’enfant :
    Apprend pour plus tard;
    Participe sur une base obligatoire;
    Poursuit des objectifs fixés par d’autres;
    Comble un besoin d’acquisition des connaissances;
    Possède une expérience limitée et peu intégrée;
    A une prise en charge limitée de son propre apprentissage;
    S’adapte facilement à la nouveauté;
    L’adulte :
    Apprend pour maintenant;
    Participe sur une base volontaire;
    Poursuit des objectifs personnels (motivation personnelle);
    Adapte et complète sans cesse ses connaissances;
    Possède une expérience complète, diversifiée et très intégrée;
    Cherche à augmenter la prise en charge de son propre apprentissage;
    S’adapte plus difficilement à la nouveauté.
    Donc, les pratiques éducatives qui s’adressent aux enfants sont différentes de celles qui s’adressent aux adultes. Voilà pourquoi on différencie pédagogie et andragogie.

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  • Pascale Lebargy

    Bonjour,
    La formation des adultes est d’abord une formation qui s’inscrit dans la professionnalisation, en lien direct avec le marché de l’emploi, la montée en compétences, l’optimisation de l’employabilité, à partir de là, il n’est pas difficile de comprendre que la « pédagogie » sera forcément différente puisqu’elle devra s’adapter à un public totalement différent; il ne s’agit plus de transmission de savoirs académiques, mais de mises en œuvre de méthodes permettant l’assimilation et l’appropriation de connaissances; les motivations, objectifs, enjeux, de l’apprenant adulte, (qui apprend pour faire) n’ont rien à voir avec ceux des enfants (qui apprennent pour apprendre); il n’est pas question d’acquérir des compétences chez l’enfant, alors que c’est la visée première dans la formation d’adultes;
    Bien sur chez l’enfant comme chez l’adulte, il s’agit avant tout de donner du sens aux apprentissages, mais pour ce faire, il convient pour l’adulte, de considérer sa maturité, son vécu, sa disponibilité, et donc pour le formateur, de reconsidérer sa manière de l’amener à modifier ses représentations, à s’inviter dans un processus de changement, à reconnaitre ses potentialités et à les développer pour atteindre un objectif que l’apprenant lui même s’est fixé;
    Pour ma part, je pense qu’au delà d’une histoire de vocable, le mot « andragogie » a le mérite d’exister pour signaler des divergences notoires dans « l’art » d’apprendre à des adultes, à destination des formateurs, lesquels ont véritablement un rôle capital à jouer face à un public d’adultes: celui de faciliter l’accès à l’autonomie, ce qui passe par une posture, un langage, et la pertinence du déroulé pédagogique qui doit en permanence, faire des liens pour donner du sens, pour entretenir la motivation, l’intérêt, le dépassement de soi chez l’apprenant adulte, pour maximiser en fait, ses capacités d’adaptation à son environnement;
    Par ailleurs, j’ai le plus grand respect pour les travaux scientifiques du département des sciences de l’éducation, et me sens bien petite pour critiquer des auteurs / chercheurs qui ont passé leur vie à faire évoluer le domaine d’activité dans lequel j’évolue, aussi, je pense qu’à défaut que le mot « andragogie » soit bien choisi, il est plus important de s’intéresser à la dimension de ce qu’il recouvre;

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