Les biais cognitifs #12 – L’effet Rosenthal

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Effet Rosenthal

L’effet Rosenthal — ou effet Pygmalion — désigne le phénomène par lequel les attentes d’un formateur ou d’un enseignant influencent les résultats des apprenants.
 
Il constitue un exemple emblématique de ce que l’on appelle une prophétie auto-réalisatrice. Pour les professionnels de la formation, il met en lumière l’impact du regard pédagogique sur les dynamiques d’apprentissage, tout comme l’ont montré les recherches sur la métacognition ou la motivation intrinsèque.
 

L’Étude fondatrice sur l’effet Rosenthal

 
C’est en 1968 que Robert Rosenthal et Lenore Jacobson publient leur étude pionnière, Pygmalion in the Classroom.
 
Ils font passer un test de début d’année à tous les élèves d’une école primaire californienne, puis annoncent aux enseignants que certains élèves (environ 20 %) ont un potentiel intellectuel exceptionnel (les « fleurissants »). En réalité, ces noms sont tirés au sort.
 
Neuf mois plus tard, les résultats montrent que les « fleurissants » affichent des progrès supérieurs, notamment en 1ère et 2ème année, sur les tests cognitifs.
 
Cependant, les critiques méthodologiques ne manquent pas :
 
Le test de départ n’était pas validé pour mesurer le QI, ce qui remet en question la fiabilité des « gains mesurés ».
 
Les effets sont significatifs uniquement chez les enfants les plus jeunes (6-8 ans), et bien moindres, voire absents, chez les plus âgés.
 
– Les enseignants n’ont pas toujours appliqué les différenciations comportementales de manière consciente, ce qui complique l’analyse causale directe.
 
Rosenthal propose un modèle en quatre canaux de communication d’attentes :
 
1. Climat : attitude plus chaleureuse envers les « fleurissants »,
2. Input : contenu pédagogique plus riche et plus complexe,
3. Output : plus de chances offertes de répondre,
4. Feedback : rétroactions plus qualitatives et motivantes.
 
Des recherches ultérieures, comme celle de Szumski & Karwowski (2019), confirment que les attentes initiales des enseignants influencent les résultats académiques en mathématiques sur plusieurs semestres, à travers une variable médiatrice clé : l’auto-perception de compétence de l’élève.
 
Enfin, dans une synthèse de 2018 pour les 50 ans de l’effet Rosenthal (Pygmalion’s 50th anniversary review), les auteurs concluent que l’effet est réel mais modeste, dépendant fortement du contexte (nouveauté de la relation, nature de l’évaluation, degré d’institutionnalisation des critères, etc.).
 
Parmi les expériences précédentes de Rosenthal, on trouve également une étude sur des rats : ceux que les étudiants croyaient « intelligents » réussissaient mieux des labyrinthes, simplement parce qu’ils étaient manipulés avec plus d’attention.
 
Ainsi, l’effet Rosenthal s’appuie sur des bases empiriques solides, même si ses conditions de manifestation exigent rigueur et nuances dans l’analyse.
 

Comment fonctionne l’effet Rosenthal ?

 
L’effet repose sur un enchaînement de biais comportementaux :
 
Anticipation : le formateur s’attend à une performance élevée ou faible.
Modulation comportementale : il adapte inconsciemment sa posture, son temps, la qualité du feedback.
Réception par l’apprenant : qui se sent (dé)valorisé, investi ou exclu.
Effet de boucle : l’apprenant réagit et se conforme à ce que l’on attend de lui, reproduisant l’attente initiale.
 
Ce mécanisme résonne avec ceux de la motivation (voir notre article sur les besoins de Maslow en formation) et de l’attention (cf. Les mécanismes de l’attention dans l’apprentissage).
 
Les études montrent que l’effet est souvent médié par le sentiment de compétence perçue (« academic self-concept ») : ce que l’on pense de soi comme apprenant est influencé par ce que les autres nous renvoient.
 
Ainsi, l’attente agit non pas directement sur les performances, mais via l’estime de soi.
 

Domaines d’application de l’effet Rosenthal

 
On retrouve l’effet Rosenthal dans :
la formation initiale ou continue,
l’enseignement scolaire,
le management (effet « leader expectation »),
le coaching et la rééducation cognitive.
 
Dans tous ces contextes, les attentes portées sur autrui conditionnent la dynamique même de la relation pédagogique. Ce biais croise d’ailleurs celui du biais de confirmation : nous prêtant une intuition, nous cherchons à la vérifier plutôt qu’à la questionner.
 

Limites et facteurs amplificateurs de l’effet Rosenthal

 
Les résultats de l’étude de 1968 ont été discutés : les gains de QI sont apparus surtout dans les classes les plus jeunes, et certaines critiques portent sur la fiabilité des tests et l’absence de réplication.
 
De nombreuses études ultérieures (Szumski & Karwowski, 2019 ; Pygmalion’s 50th anniversary review, 2018) confirment que l’effet existe, mais que son intensité varie. Il est amplifié lorsque :
la relation est récente,
les critères d’évaluation sont flous,
le jugement porte sur des compétences « molles » (implication, participation, potentiel, etc.).
 
Les critères subjectifs jouent un rôle clé : sans grille partagée ou référentiel clair, les évaluateurs s’appuient davantage sur leurs impressions. Celles-ci, influencées par leurs attentes initiales, renforcent le biais.
 

Comment limiter les biais d’attentes liés à l’effet Rosenthal en formation ?

 
Voici quelques recommandations concrètes pour limiter les effets négatifs (effet Golem) et amplifier les dynamiques vertueuses :
 
a) En amont :
– Définir des critères d’évaluation explicites et partagés,
– Pratiquer des diagnostics précoces non stigmatisants,
– Favoriser une culture de l’erreur et du droit à l’essai.
 
b) Pendant la formation :
– Offrir un feedback centré sur les processus (cf. notre article sur la métacognition),
– Encourager la progression et non la performance figée,
– Varier les interactions (travail en binôme, tutorat inversé).
 
c) Post-formation :
– Réaliser des bilans collectifs où chacun explicite ses stratégies de réussite,
– Mener des évaluations formatives pour consolider l’image de soi apprenant.
 

Conclusion : transformer l’effet Rosenthal en levier pédagogique

 
Si l’effet Rosenthal nous alerte sur le pouvoir des attentes implicites, il nous invite aussi à une vigilance bienveillante. Concevoir une formation, c’est aussi modéliser un regard sur les capacités d’apprentissage.
 
En rendant ce regard conscient, ouvert, et exigeant, on favorise des postures pédagogiques bientraitantes et plus efficaces. Ainsi, l’effet Rosenthal n’est pas une fatalité, mais une responsabilité.
 
 
 
 
 
Illustration réalisée avec Nano Banana
 
 
 


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Aymeric Debrun

  • Diplômé de Sciences Po Lyon – Master Coopération internationale et aide au développement

Découvrir un domaine inconnu, une nouvelle idée, une information ignorée. Se mettre à lire, étudier, analyser, comprendre. Puis approfondir, creuser, se passionner. Et enfin intriguer, intéresser, expliquer, transmettre. Et recommencer.

Un chemin maintes et maintes fois parcouru aussi bien dans ma vie personnelle qu’étudiante. Chez Sydo, j’ai trouvé un travail pour continuer à l’arpenter et faire de ce chemin… un schéma pédagogique.

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