LEARNING BATTLE CARDS : pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?

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Le site annonce fièrement : « Learning Battle Cards, une méthode et des outils pour intégrer le Design Thinking dans vos projets de conception de formation ». Comme on aime les nouveaux outils et qu’on n’arrive pas à comprendre ce que veut dire design thinking, on s’est inscrits au webinaire de présentation.

Bigre ! On n’y a croisé ni méthode ni outils, et on ne voit toujours pas comment le thinking peut être design

Le principe

Vous êtes concepteur de formation et vous devez imaginer un dispositif pédagogique avec votre équipe : vous avez identifié le besoin, les moyens, les objectifs, les contraintes, etc., il n’y a plus qu’à avoir des idées. Pour que la matinée de réunion que vous avez planifiée soit la plus fructueuse possible, vous dégainez donc votre de jeu de 108 « learning battle cards » flambant neuf, acquis pour la modique somme de 99€ TTC.

Chacune des 108 cartes est consacrée à une modalité, un outil, un média, enfin quelque chose qui a un rapport – de près ou de loin – avec la formation. Quelques exemples d’« objets pédagogiques » retenus : conférence, film, simulation, sondage, podcast, présentation, ou encore évaluation à 360°, ressource libre, explication.

Vous distribuez les cartes à votre équipe : si vous êtes 6, ce qui est déjà beaucoup pour concevoir un dispositif de formation, chaque participant se retrouve avec 18 cartes en main (oui, il faut avoir au moins une grosse main – ou bien il faut qu’une présélection ait été faite (par qui ? sur quelle base ?) avant la réunion pour que le nombre de cartes soit moindre).

Les participants vont devoir choisir 3 cartes leur paraissant utilisables dans le dispositif de formation en question (s’ils n’ont en main que des cartes type évaluation à 360°, ressource libre ou explication, on leur souhaite bonne chance). Chaque participant explique pourquoi il a choisi ces cartes-là et les place sur la table pour qu’on puisse s’y retrouver : ainsi, l’architecture du dispositif de formation co-construit par tous les participants apparaît petit à petit sous leurs yeux – c’est peut-être juste ça, le design thinking ?

Mais que diable y a-t-il sur ces cartes ?

« Au recto de chaque carte, vous verrez son acronyme, nom, pictogramme et un nuage de mots définissant la méthode décrite par la carte. Chaque nuage (de mots) est issu d’une étude réalisée auprès des professionnels de la formation. Au verso de chaque carte, vous trouverez des informations supplémentaires à propos de la méthode* ».

Observons la carte « métaphore » (si, si) :

Voyons : au recto (à gauche), le concept en question, 2 lettres servant à l’abréger, un pictogramme (qui, soit dit en passant, n’est pas sans rappeler celui de la déficience intellectuelle), le nuage de 8 mots, écrits horizontalement et verticalement, « issu d’une étude réalisée auprès des professionnels de la formation ». On aimerait avoir accès à cette « étude ».

Au verso, des points violets en face de 3 termes fourre-tout (savoir, savoir-être, et stratégie – puisque c’est comme cela qu’« awareness » a été traduit en français (voir ci-dessous)), un point orange (la métaphore, comme le basket, se pratique donc « en groupe »), des cercles concentriques, et tout un tas de notes portant sur des champs non moins fourre-tout (« learning power » !).

Détaillons un peu le verso (attention, nous allons changer de carte) :

Quel est l’intérêt des champs « utilité », « granularité » ou encore des « spécificités » retenues ? Ayant tous été choisis de manière complètement arbitraire, ils ne seront d’aucune utilité aux membres de notre groupe de travail.

Mais on atteint des sommets de complexification inutile avec les « niveaux de puissance ». Cette carte consacrée à la modalité « atelier » nous apprend (entre autres informations scientifiques) :
– Que sa mise en place coûtera au formateur un effort de production de 6/10 et ne lui prendra qu’un temps limité (5/10) ;
– Que l’efficacité d’apprentissage d’un atelier est de 9/10 ;
– Qu’il engage les apprenants à un niveau de 8/10 pour une difficulté de 5/10.

Étant donné la diversité de ce qui peut être désigné par le terme « atelier », on se demande bien d’où les concepteurs ont sorti ces notations – et surtout à quoi elles vont servir. 10 degré d’« efficacité d’apprentissage », sérieusement ? et 10 degrés d’engagement de l’apprenant ? Quelle est la différence entre 5 et 6 sur 10 dans ces conditions ? Et encore, on a sous les yeux une carte traitant d’une modalité relativement concrète : un atelier. Imaginez la pertinence des notes présentes sur les cartes Micro-blog, Réseau social ou Métaphore…

On peut donc considérer que ces informations sorties de nulle part ne sont pas plus utiles que les autres.

A moins que vous n’ayez envie de passer toute la réunion à couper les cheveux en quatre et à faire en sorte que les membres de votre équipe se les arrachent (les cheveux, à défaut des cartes), vous ne pourrez mettre à profit aucune des informations qui figurent sur ces cartes. Ce qui est embêtant, pour des cartes. A moins que sur la tranche… Attendez, je vérifie.

Non, rien sur la tranche non plus.

L’intérêt est ailleurs ?

On ne voit donc pas trop à quoi peuvent servir les cartes elles-mêmes. Par contre, il peut être intéressant, si l’on est en manque d’idées, de jeter un œil sur les 108 « objets pédagogiques » pour chercher l’inspiration. Mais dans ce cas, 108, ça fait peut-être un peu beaucoup… Et puis pourquoi 108 au fait ?

Reste l’horizontalité du processus : le fait que tout le monde ait le même nombre de cartes en main et soit invité à contribuer à part égale à la construction du dispositif pourra permettre aux plus timides de s’imposer, et obliger les plus bavards à se retenir. Cependant cet avantage-là n’a plus grand-chose à voir avec les cartes elles-mêmes.

Nous restons donc plus que perplexes face à ces fameuses Learning Battle Cards, qui n’ont de learning et de battle que le nom (par contre, il faut reconnaître que ce sont bien des cartes), et sont remplies de considérations laconiques et arbitraires sur des concepts choisis on ne sait comment.

Quant au design thinking, on continue de penser que : au mieux, tout le monde s’en réclame mais personne ne sait ce que ça signifie ; au pire, ça ne veut rien dire du tout.

Les + :
– Le format sympathique : on aime les cartes
– La liste d’ « objets pédagogiques »

Les – :
– Le prix exorbitant
– Le contenu des cartes
– Re-le prix exorbitant

* Extrait de http://www.learningbattlecards.fr/doc/Notice.pdf, un document qui présente les learning battle cards et dont je vous déconseille la lecture : manifestement, le texte original en anglais a été traduit automatiquement, et le style français obtenu est… disons ardu.


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Aurélien Dorvaux

  • Master « Métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation » – Certifié de lettres modernes

Après huit années passées à réfléchir aux meilleurs moyens d’enseigner le français à des collégiens et des lycéens, j’ai eu envie d’utiliser mes savoir-faire et de prolonger mes réflexions sur la pédagogie dans un autre contexte. J’aime m’interroger sur les mécanismes qui conduisent à la compréhension et sur l’apprentissage. Et comme tous les sujets m’intéressent, je trouve chaque jour chez Sydo de quoi satisfaire ma curiosité !

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