Une lame de « fonds » secoue l’enseignement supérieur

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Les fonds d’investissement, constamment à la recherche de nouvelles poules aux œufs d’or, sont toujours plus nombreux à être attirés par un « marché » qu’on pourrait qualifier d’inédit : l’enseignement supérieur. Achats, fusions, créations d’écoles, reventes se multiplient ces dernières années avec comme acteurs principaux… des financiers.
 
Les sommes engagées sont colossales. Ainsi, le groupe français Studialis, qui regroupe 23 campus en France et forme plus de 20 000 étudiants annuellement, a été racheté 250 millions d’euros en 2015 par le fonds Providence Equity Partners.

Comment expliquer cet engouement soudain des fonds d’investissement, plutôt habitués aux investissements hyper rentables et court-termistes, pour l’éducation ? Et surtout, faut-il s’en inquiéter?
 

Investir dans l’enseignement, quelle idée…

 
L’attrait des fonds d’investissement pour le « marché » (sic) de l’enseignement supérieur, qui peut paraître absurde pour un novice, s’explique grâce à différents facteurs.
 
Tout d’abord, le marché de l’enseignement supérieur connaît une croissance soutenue : la démographie étudiante ne fait que progresser et les familles sont prêtes à investir toujours plus pour l’avenir de leurs enfants. Il y aura 250 000 étudiants de plus en 2020 et on atteindra ainsi le chiffre total de 2,5 millions d’étudiants en France.
 
De plus, ce marché est stable et offre une bonne visibilité : les frais d’inscription d’un élève représentent une rentrée d’argent conséquente et régulière. Les turbulences économiques ont peu d’impact sur ce marché. Ces constats sont d’autant plus pertinents dans le cas précis des « marques » fortes de l’enseignement.
 
L’enseignement supérieur propose par ailleurs d’importantes perspectives de développement. Une grande majorité des écoles et de leurs groupements ne sont pas encore structurés et professionnalisés. Il existe, aux yeux de ces fonds, de nombreux leviers pour optimiser leur fonctionnement, des poches de rentabilité : fusions entre écoles, création de groupes, internationalisation, diversification, etc.
 
D’autre part, l’enseignement privé, notamment hors contrat, a la cote en France. D’un côté, la qualité de l’enseignement public se dégrade, du fait du manque d’investissements notamment. De l’autre, le privé sous contrat devient de plus en plus saturé et donc hyper sélectif… Les élèves et leurs familles sont friands de pédagogies alternatives et d’enseignements innovants, ce qui requiert des investissements que seul le privé peut consentir.
 
Enfin, ce soudain emballement peut aussi s’expliquer par le fait que les taux d’intérêt sont actuellement très bas, poussant les investisseurs à diversifier leurs activités, mais aussi
par un certain effet de mode.
 

Un marché comme les autres ?

 
Les financiers interrogés évoquant le marché de l’enseignement supérieur parlent de rentabilité potentielle à deux chiffres pouvant même dépasser les 20% de bénéfices (d’EBITDA pour être plus précis… je vous fais une fleur, je vous épargne la définition mais sinon, pour les plus courageux, il y a ça).
 
Mais est-on pour autant face à un marché comme les autres ? SPOILER ALERT : la réponse est non, définitivement.
 
Les fonds d’investissement, tout comme les autres acteurs investissant dans l’enseignement supérieur, endossent des responsabilités lourdes, chacune de leurs décisions pouvant avoir des impacts cruciaux sur l’employabilité des étudiants, et plus globalement leur avenir : un acteur cherchant à diminuer au maximum les coûts en rognant sur la qualité de l’enseignement afin d’augmenter ses profits peut mettre en danger la carrière des étudiants. Il existe ainsi une exigence forte de performance chez ces étudiants, et surtout chez leurs familles, d’autant plus forte dans le privé étant donné les sommes engagées.
 
Le deuxième facteur qui différencie ce marché des autres est la quasi-impossibilité de faire des profits sur le court terme. Un investissement dans l’enseignement supérieur ne peut être directement rentable et il faut consentir à réinvestir les plus-values durant les premières années. Ainsi, ce marché qui évolue par à-coups : il demeure calme durant plusieurs années et, environ tous les 5 à 7 ans, connaît de nombreux mouvements.
 

Et l’État dans tout ça ?

 
L’État, volontairement ou non, est parmi les principaux responsables du développement de l’enseignement privé et de l’implication des fonds d’investissement dans ce domaine.
 
Les gouvernements successifs ont laissé s’entretenir un flou juridique et financier dans le domaine de l’enseignement supérieur. Le cadre légal qui régit l’enseignement supérieur commence à dater : une loi de 1880, un décret de 1956 et puis… plus rien. En plus d’être désuet, ce cadre est très permissif et maintient d’importantes porosités entre enseignements public et privé.
 
Les fonds d’investissement ont tiré profit de cette perméabilité pour bénéficier directement et indirectement d’importantes aides publiques :

  • Les fonds d’investissement jouissent d’exonérations d’impôts ;
  • Les établissements privés, appartement à ces mêmes fonds, peuvent obtenir des subventions de la part de l’État ou des collectivités ;
  • L’État aide ces écoles à gonfler leurs rangs – et donc leurs rentes – en faisant bénéficier les étudiants de ces établissements (même ceux non reconnus) des bourses, allocations logement et autres prestations maladie ;
  • Enfin, les établissements proposant des formations continues peuvent aussi récupérer l’argent de la taxe d’apprentissage.

 
L’État garde-t-il pour autant un rôle de garde-fou, grâce notamment à la reconnaissance et la certification des formations et diplômes délivrés par ces écoles ? Malheureusement non.
Tout d’abord car il existe des labels indépendants et internationaux qui jouissent d’une notoriété croissante.
 
Enfin, car beaucoup de ces établissements ne prêtent que peu attention à la reconnaissance et à la certification publiques, notamment car les démarches sont très exigeantes. Peu de formations disposent d’une accréditation et certaines ne sont même pas inscrites au répertoire national des certifications professionnelles.
 
Certains établissements entretiennent quand même le flou en utilisant indifféremment (et volontairement) « certification », « homologation » et « reconnaissance » afin de perdre leur auditoire.
 
Pour eux, et pour nombre de familles, le véritable gage de qualité n’est pas la certification ou la reconnaissance étatique mais bien l’insertion professionnelle.
 

Vers une détérioration de la qualité de l’enseignement privé ?

 
Les obsessions de rationalisation et de réduction absolue des coûts font craindre une baisse de la qualité de l’enseignement dans ces écoles. Le risque est de voir ces fonds d’investissement appliquer les mêmes recettes que celles mises en place dans des entreprises. Cela pourrait par exemple les conduire à augmenter la densité d’étudiants dans ces écoles avec les conséquences que cela aurait sur l’enseignement apporté.
 
Pour se défendre, les représentants de ces établissements assurent que baisser la qualité de l’enseignement proposé serait suicidaire pour eux. En effet, cela nuirait à l’image de leur école, ce qui aurait des conséquences économiques directes.
 
D’un point de vue éducatif (et de celui de la recherche scientifique), l’arrivée de ces nouveaux acteurs dans le paysage de l’enseignement supérieur présente-t-elle pour autant un intérêt, ou ces derniers profitent-ils juste des porosités évoquées ?
 
S’il est un peu tôt pour tirer des conclusions générales sur un phénomène assez récent, on peut constater que les fonds d’investissement ont su investir des niches délaissées par l’État en proposant des formations diversifiées, opérationnelles et ce, dans des domaines porteurs. Certaines de ces écoles ont déjà fait leurs preuves, aussi bien en matière éducative que de rentabilité économique.
 

Vers la fin du modèle français de l’enseignement supérieur ?

 
Le développement effréné de ce que certains spécialistes appellent le Shadow School System a un impact direct sur l’enseignement supérieur public en France. Le clivage entre privé et public tend à s’estomper, l’enseignement ne cessant de se déréguler.
 
Le public participe directement à l’explosion des frais de scolarité. De nombreux établissements publics usent de frais illégaux – frais de dossier, frais de bibliothèque ou d’accès à l’informatique par exemple –, d’options payantes et inventent des parades pour ne pas être réprimandés (le prix des diplômes dans ces établissements étant normalement encadrés). À titre d’exemple, une année de master à Sciences Po Paris peut ainsi dépasser 14 000 €.
 
Si l’égalité des chances et la méritocratie semblent bien mal embarquées, assiste-t-on pour autant avec l’explosion des frais de scolarité – et le développement de procédés de sélection à l’entrée – à la disparition progressive du modèle français de l’enseignement supérieur ? Se dirige-t-on ainsi vers un système hybride mélangeant influences françaises, britanniques et étatsuniennes ?
 


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Aymeric Debrun

  • Diplômé de Sciences Po Lyon – Master Coopération internationale et aide au développement
  • Master 2 en Relations Internationales

Découvrir un domaine inconnu, une nouvelle idée, une information ignorée. Se mettre à lire, étudier, analyser, comprendre. Puis approfondir, creuser, se passionner. Et enfin intriguer, intéresser, expliquer, transmettre. Et recommencer.

Un chemin maintes et maintes fois parcouru aussi bien dans ma vie personnelle qu’étudiante. Chez Sydo, j’ai trouvé un travail pour continuer à l’arpenter et faire de ce chemin… un schéma pédagogique.

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