PEDAGOGO #49 – IVAN ILLICH (partie 1/2)

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Chaque lundi, nous vous proposons de voyager dans l’Histoire de la pédagogie, à travers les portraits des plus grand.e.s pédagogues et théoricien.e.s qui ont influencé nos modèles contemporains.
 

Ivan Illich, c’est qui ?!

 

 
Né à Vienne, en Autriche, en 1926 et mort en 2002 à Brême, en Allemagne, Ivan Illich est un prêtre, philosophe, mais aussi et surtout une figure majeure de la critique de la société industrielle. Il est unanimement reconnu comme étant un visionnaire sur la question de l’écologie (précurseur de l’écologie politique, il est l’un des premiers défenseurs de la décroissance), mais aussi sur celle de l’évolution des relations humaines provoquée par l’explosion d’internet, de l’école, de la santé, de la ville, des transports, etc. Il avait notamment prédit dès le début des années 1970 la réémergence des circuits courts, et annonçait aussi la massification de l’utilisation des vélos dans les centres-villes.
 
La famille Illich fuit l’Autriche gangrénée par l’antisémitisme dans les années 1930 et 1940 pour rejoindre Florence, en Italie, en 1942. Ivan, encore mineur et tout juste orphelin de père, s’engage alors dans la résistance au pouvoir fasciste italien.
 
En 1945, suite à la défaite des pays de l’Axe et à la libération de l’Italie du joug fasciste, Ivan Illich entre à l’Université grégorienne de Rome. Il y suit des études de cristallographie et fait même une thèse en histoire. Ivan se passionne aussi pour les langues et il parle déjà dans sa jeunesse le serbo-croate, l’allemand, l’italien, l’anglais et le français (il apprendra plus tard le portugais, l’espagnol et le yiddish).
 
Finalement ordonné prêtre en 1951, Illich découvre les États-Unis, tout d’abord à l’Université de Princeton, puis à New York et enfin à Porto Rico, mais aussi le Sahara algérien, où il passera plusieurs semaines en 1959, totalement seul, dans l’ermitage du père Foucauld à Assekrem.
 
En 1961, il rejoint le Mexique, après des différends avec le clergé portoricain portant notamment sur les préservatifs et leur légalisation, et fonde le Centre pour la formation interculturelle à Cuernavaca (qui deviendra le Centro Intercultural de Documentación ou CIDOC) dans un ancien hôtel. Dans ce centre, qui accueillera jusqu’à 10 000 personnes désireuses d’apprendre la langue espagnole et la culture latino-américaine et qui fonctionnera jusqu’en 1976, il développe sa pensée critique et son rejet de toute forme de structure asservissante. Il dénonce aussi le traitement des pays pauvres par les pays plus riches, et l’éloignement des jeunes élites de ces pays pauvres de leur culture.
 
Critique insatiable des institutions, il ne s’arrête cependant pas là : il critique plus globalement l’économie de marché et se rapproche dans ce cadre du Club de Rome, collectif d’experts créé en 1968 et qui prône la décroissance économique. Par son travail et ses réflexions, il est considéré comme un des premiers lanceurs d’alerte. Il rejette aussi le modernisme, sa vitesse qui nous emprisonne et ses outils qui nous aliènent, nous faisant oublier ce que l’on sait depuis toujours (les compétences des paysans par exemple) et notre intelligence intuitive.
 

Et Ivan Illich, quelles sont ses idées ?

 
C’est durant son passage à Porto Rico en 1956, où il est nommé vice-recteur de l’université catholique locale, qu’il commence à s’impliquer dans la pédagogie. Il fonde un centre destiné à former les prêtres à la culture latino-américaine.
 
Durant cette expérience, il fait plusieurs constats. Tout d’abord, il est frappé par les nombreuses similarités entre l’Église et l’école. Pour lui, l’école serait une nouvelle Église et il faudrait faire avec l’école ce qui a été fait avec l’Église : la séparer de l’État.
 
La seconde chose qui le choque est l’incapacité de l’école à atteindre l’un de ses objectifs essentiels : réduire les inégalités sociales. Au lieu de gommer les différences socio-économiques et offrir à chacun une chance, elle lui semble aggraver le fossé entre les couches les plus aisés et les plus pauvres en concentrant les privilèges dans les mains de ceux ayant déjà le bagage suffisant. Plus grave encore, elle persuade les jeunes en difficulté qu’ils ont mérité leur destin, qu’ils n’ont pas su saisir leur chance, ce qui décourage les plus pauvres, souvent les plus éloignés du “système scolaire” car ils se considèrent comme incapables de prendre en main leur réussite scolaire. Plus que ceux qui n’arrivent pas à gravir les échelons, les plus stigmatisés sont bien ceux qui ne vont pas à l’école qui sont alors cantonnés au rôle de « réservoir de main d’œuvre ».
 
Ces deux réflexions le poussent à écrire en 1971 Deschooling Society (“Une société sans école” en français). Les principales idées de ce livre se retrouvaient déjà dans des essais antérieurs (articles compilés dans un essai appelé “Libérer l’avenir”).
 
Progressivement, Illich devient ainsi partisan d’une certaine “déscolarisation” de la société industrielle, car pour lui l’école est nuisible à l’éducation (et aux enfants et à la société de manière générale). Mais qu’entend Illich par “déscolariser” ?
 
Illich ne critique pas l’école en soi, mais plutôt l’école telle qu’elle est organisée, notamment son caractère obligatoire. Il reproche notamment à l’école la manière dont les esprits sont formatés, voire diminués par son monopole. Pour lui, elle fait croire que chacun a besoin d’elle pour apprendre, qu’éducation et école peuvent être confondues, que les enseignants sont les seuls habilités à instruire : « L’école s’approprie l’argent, les hommes et les bonnes volontés disponibles dans le domaine de l’éducation, et, jalouse de son monopole, s’efforce d’interdire aux autres institutions d’assumer des tâches éducatives ».
 
Pourtant, pour lui, chacun apprend énormément de choses en dehors des murs de l’école. L’individu apprend de façon non planifiée, non prévue, anarchique. Certaines choses ne peuvent être transmises dans le cadre d’une classe, comme certains savoir-faire ou savoirs traditionnels. L’éveil aux nouvelles connaissances passe et doit passer par de multiples canaux.
 
Le monopole de l’école passe aussi selon lui par la perversité des diplômes : dans les sociétés occidentales, le diplôme certifie le savoir qu’un individu possède. Et dans ces mêmes sociétés, il est aujourd’hui très compliqué de trouver un emploi sans diplôme, quels que soient les compétences ou les savoir-faire de l’individu : bon nombre de métiers sont inaccessibles si l’on n’a pas le diplôme requis, du fait de nombreuses régulations étatiques. Ainsi, le monopole de l’école s’en retrouve renforcé : un individu souhaitant exercer un travail manuel ne peut le faire en prenant un chemin de traverse, c’est interdit.
 
Pour Illich, ce mal touche aussi les enseignants, qui sont eux-mêmes sous la coupe de personnes plus diplômées qu’eux et qui “savent comment le savoir doit être transmis”. Un enseignant ne peut plus douter, il doit appliquer des directives venant des ministères. Les enseignants ne sont ainsi pas les responsables, mais bien eux aussi des victimes de ce système, des assistés de la définition monopoliste de ce que doit être l’enseignement, dépourvus de leur capacité autonome à apprendre à d’autres.
 
Ce rejet de l’école par Illich s’inscrit dans un rejet plus global des institutions de la société capitaliste de façon générale. L’école est pour lui un puissant instrument d’immobilisme, de conservation de la société en l’état. Les enfants apprennent à reproduire un schéma dont on leur fait croire qu’ils ont besoin. Cette société “scolarisée” est ainsi bien plus malléable, facile à contrôler, et peut servir sans difficulté les intérêts d’une minorité jalouse de son monopole.
 
Mais concrètement, qu’est-ce qu’Ivan Illich propose comme alternative à l’école obligatoire pour apprendre ? Eh bien, il va falloir attendre la semaine prochaine pour le savoir. Tchuss et bonne semaine.
 
 
 


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Aymeric Debrun

  • Diplômé de Sciences Po Lyon – Master Coopération internationale et aide au développement

Découvrir un domaine inconnu, une nouvelle idée, une information ignorée. Se mettre à lire, étudier, analyser, comprendre. Puis approfondir, creuser, se passionner. Et enfin intriguer, intéresser, expliquer, transmettre. Et recommencer.

Un chemin maintes et maintes fois parcouru aussi bien dans ma vie personnelle qu’étudiante. Chez Sydo, j’ai trouvé un travail pour continuer à l’arpenter et faire de ce chemin… un schéma pédagogique.

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