L’apprentissage est-il naturel ?

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Si je vous demandais : « l’apprentissage est-il naturel ? » La majorité d’entre vous me répondrait « bien sûr qu’il l’est ! C’est même une caractéristique fondamentale de l’être humain ». Et pourtant la réponse n’est pas si évidente. Il existe un débat scientifique sur ce sujet ayant des implications pédagogiques. Je me propose donc de vous présenter les éléments centraux de ce débat et ses implications.
 
Pour répondre à cette question, deux écoles s’affrontent. La première, celle de Peter Gray défend l’idée d’un apprentissage naturel, et que nous devrions partir de cette capacité « naturelle » pour inspirer nos pédagogies. L’implication pédagogique principale de ce point de vue est l’apprentissage par découverte. La deuxième école de pensée provient principalement de David.C Geary et John Sweller, défendant l’idée que l’apprentissage n’est pas naturel et nécessite donc une pédagogie particulière : l’apprentissage explicite.
 

L’apprentissage est naturel : origine adaptative des apprentissages.

 
D’après Gray (2008), le système scolaire actuel est source de grandes souffrances chez l’enfant, notamment par l’évaluation continue qui implique de l’anxiété, du stress voire des dépressions. Pour lui, placer un enfant assis, dans une salle, avec d’autres enfants du même âge, éduqué par un adulte qui n’est pas du même groupe social est une aberration.
 
Pour concevoir un système scolaire cohérent, nous devrions revenir en arrière dans l’histoire de l’humanité et nous pencher sur la manière dont apprenaient nos ancêtres : tout naturellement, par le jeu, l’imitation, l’observation et l’exploration.
 
Dans ce type d’apprentissage, l’enfant a une grande autonomie et peut ainsi donner libre cours à sa curiosité. L’enfant va évoluer et apprendre des compétences qui seront fortement valorisées dans l’environnement social. Par exemple apprendre à construire un outil est une compétence fortement valorisée dans une population de chasseur-cueilleur.
 
L’apprentissage se fait avec des enfants d’âges hétérogènes au sein d’un même groupe social, les jeunes peuvent ainsi réaliser des activités plus complexes et les plus vieux mettre en place de la créativité pour aider les plus jeunes dans leurs tâches. L’apprentissage, basé sur le jeu et la découverte, se fait naturellement sans enseignement explicite et est construit dans une interaction forte entre l’enfant, son groupe social et son environnement.
 
Toujours d’après l’auteur, nous devrions introduire ce type d’activité au sein de l’école afin de favoriser l’apprentissage et réduire la souffrance de l’enfant. Ce type d’apprentissage est généralement nommé l’apprentissage par découverte. Il renvoie au fait que l’enfant est capable dans certaines situations de découvrir par lui-même un savoir, un principe, une connaissance. Dans l’apprentissage par découverte, l’apprenant doit résoudre des problèmes par lui-même de manière autonome, pouvant être suivi par l’explicitation des principes de résolution de ce type de problème, l’idée étant que l’enfant en manipulant les éléments mis en jeu va découvrir par lui-même le contenu et les principes à connaître.
 

L’apprentissage n’a rien de naturel : apprentissage explicite

 
Bon ok, nos ancêtres savaient apprendre, et ça avait l’air nettement plus fun que l’école. Pour autant, les connaissances mises en jeu n’étaient clairement pas les mêmes que celles actuellement enseignées ! (oh l’autre comment il juge !). Vous le percevez bien, les connaissances abstraites et plus « intellectuelles » de notre société occidentale n’ont rien à voir avec ce que nos lointains ancêtres pouvaient apprendre et utiliser. Geary et Sweller, entre autres, postulent que l’apprentissage n’est pas naturel pour ce type de connaissances abstraites, et que faire appel aux mêmes motivations ne peut suffire aujourd’hui.
 
Ils distinguent une rupture entre des connaissances primaires et des connaissances secondaires:
Les connaissances primaires renvoient aux compétences acquises naturellement par l’évolution, la parole, la reconnaissance de visages et des expressions, qui proviennent de l’appartenance au groupe social.
 
Les connaissances secondaires quant à elles sont plus complexes à maitriser. Pour ce type de connaissances un apprentissage explicite par un adulte est nécessaire. L’apprentissage explicite, c’est exposer l’apprenant à des exemples de problèmes résolus assortis de l’explicitation des principes de résolution de ce type de problèmes.
 

Bon et qui a raison ?

 
Malgré l’attrait évident de l’apprentissage par découverte et de la critique de Gray, l’apprentissage explicite est plus pertinent pour acquérir les connaissances secondaires dans nos sociétés contemporaines.
 
Les recherches en psychologie ont montré que la pédagogie guidée, explicite est, dans ce cadre, supérieure à la pédagogie de découverte. Il existe pourtant une persistance de ce type de pédagogie dans notre société, notamment défendue par les critiques du système scolaire actuel.
 
D’un autre côté, rien n’implique que l’apprentissage explicite soit le meilleur en tout point, ni qu’il ne soit parfaitement mis en œuvre, ni que le système scolaire soit parfait. Le seul point qu’il est possible d’affirmer, c’est qu’apprendre totalement par découverte, n’est pas pertinent et conduit à un apprentissage moins efficace.
 
Il est assez évident que l’école aujourd’hui a de grandes marges d’amélioration, toutefois, il est important de ne pas partir dans tous les sens derrière la critique du modèle actuel et de pouvoir justifier des choix pédagogiques par des preuves scientifiques. Nous avons déjà beaucoup de connaissances sur l’attention, la mémorisation, la motivation. Un point possible d’amélioration serait de réduire le gap entre pratique pédagogique et recherche publique.
 
 
 


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Youri Minne

  • Doctorant en psychologie cognitive

Apprendre des connaissances c’est bien. Mais les transmettre, c’est encore mieux ! Ayant toujours été passionné par l’apprentissage durant mon cursus de psychologie, j’ai la chance d’écrire des articles de vulgarisation sur des théories scientifiques. J’espère ainsi, au travers de mes articles, transmettre mes connaissances avec la même passion qui m’animait lors de la découverte de celles-ci.

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 Un commentaire


  • Aurélien

    Le gap comme les magasins Gap ?
    « Un point possible d’amélioration serait de réduire le fossé entre pratique pédagogique et recherche publique. »
    In french, s’il vous plaît !

    Répondre

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