Si vous pouviez arrêter de faire preuve de pédagogie, merci

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L’inflation pédagogique

« Pédagogie » : voici le nouveau mot à la mode dans la bouche des hommes et femmes politiques, le nouvel «élément de langage» qui pourrait être exploité par les émissions pour se moquer de l’artificialité des discours et interviews politiques.

Les ministres ou députés de la majorité chargés de défendre une réforme expliquent chaque opposition à celle-ci par un manque d’explications et évoquent la nécessité de « faire preuve de davantage de pédagogie ». Si vous n’êtes pas d’accord, c’est que vous n’avez pas compris !

Les membres du gouvernement d’Édouard Philippe usent et abusent de cette expression : Brune Poirson, pour défendre la hausse du prix du diesel, Nicole Belloubet lorsqu’elle soutient la réforme de la justice ou encore Édouard Philippe et Christophe Castaner, quand ils tentent de fidéliser les élus MODEM.

L’emploi abusif de ce mot dépasse par ailleurs tous les clivages politiques et traverse l’histoire. Myriam El Khomri avait largement employé l’expression « faire plus de pédagogie » pour défendre la loi travail, avant de la passer en force au Parlement en usant de l’article 49.3 (comme quoi, la pédagogie, ça n’est pas toujours suffisant). Avant elle, ce fut François Hollande, Jean-Marc Ayrault, Philippe Douste-Blazy ou encore, il y a un peu plus longtemps, Alain Juppé, alors englué dans la mobilisation des cheminots contre la réforme de la SNCF en 1995. Comment l’utilisation du terme « pédagogie » est-elle devenue une constante politique et surtout, pourquoi ?

Pédagogie ou démagogie ?

Afin de comprendre ce phénomène, repartons de l’étymologie du mot pédagogie afin d’en tirer une définition. Ce mot vient du grec ancien paidos, qui signifie « enfant », et gogía, « mener », « conduire ». Aussi, étymologiquement, la « pédagogie » signifierait « conduire/mener les enfants ».

D’une façon plus contemporaine, on emploie ce terme pour désigner la science de l’enseignement et de l’éducation, l’ensemble des méthodes et pratiques visant à transmettre des savoirs. La pédagogie revient donc à apprendre ou faire apprendre aux enfants.

Aussi, lorsque l’objet est un adulte, ne devrait-on pas utiliser le préfixe grec demos ? mais son usage serait problématique… je comprends mieux pourquoi les représentants politiques ont privilégié le mot « pédagogie » !

Écoutez-nous (mieux), vous serez d’accord

Ainsi, le pédagogue détient un savoir, par essence irréfutable. Lorsqu’un représentant politique vous explique une réforme « avec pédagogie », il vous transmet ce savoir, à vous, les non-sachants.

Il faut donc écouter, attentivement, afin de comprendre et, logiquement, adhérer. Rappelez-vous : en tant que pédagogues, ils ont le savoir. Aussi, s’ils vous expliquent bien – et si vous n’êtes pas trop limités – vous n’aurez d’autre choix que de consentir : il n’y a pas d’autre alternative. Il ne s’agit pas d’une discussion avec d’éventuelles contestations, mais d’une transmission.

Une vision bien verticale de l’échange entre représentants politiques et citoyens, ces derniers étant considérés comme des individus dans l’incapacité de comprendre les problématiques, des ignorants, qui ont besoin qu’on leur explique afin qu’ils adhèrent.

Comprendre par nous-mêmes afin de se faire notre propre opinion n’est pas dans le programme… Des individus éclairés sont plus enclins à l’opposition, voire à la révolte, ce qu’ont bien compris les classes dominantes dans l’Histoire (ou actuellement dans d’autres pays) qui réservaient l’éducation à l’élite.

Gilles Legendre, Président du groupe parlementaire La République En Marche, ne disait-il pas, il y a peu, qu’ils avaient été « trop intelligents, trop subtils, trop techniques » en évoquant les mesures du pouvoir d’achat proposées par la majorité ?

Les représentants politiques, les « pédagogues », ceux qui savent, doivent alors adapter leurs discours, pour que les citoyens, ceux qu’on instruit, soient en mesure de comprendre les informations. Un peu inégalitaire et infantilisant comme schéma, vous ne trouvez pas ?

Et la pédagogie, est-ce que ça paie ? En d’autres termes, les Français souhaitent-ils recevoir des leçons ? Le référendum de 2005 sur le traité établissant une constitution pour l’Europe semble plutôt prouver le contraire, car bien qu’ayant fait d’énormes efforts de pédagogie, les partisans du « oui » se sont plantés. Mince…

Les défenseurs de ce traité avaient-ils pourtant raison, comme ils le pensaient ? Ces pédagogues sont-ils infaillibles, comme leurs discours professoraux le laissent entendre ?

Vérités politiques et vérités scientifiques

En choisissant le terme « pédagogie », les décideurs politiques présument qu’ils transmettent une connaissance pure, la vérité, qui ne saurait souffrir aucune contestation. Si vous n’êtes pas d’accord avec telle ou telle réforme, c’est que vous ne l’avez pas comprise. Ce qu’ils vous proposent va dans votre intérêt, même si vous n’en avez pas encore forcément conscience.

Ce postulat est encore plus prégnant dans ce quinquennat. En effet, Emmanuel Macron, qui se veut au-dessus des clivages politiques, souhaite prendre ce qu’il y a de meilleur dans tous les courants, à la manière d’un Valéry Giscard d’Estaing à l’époque, qui souhaitait se défaire des idéologies pour proposer des solutions pragmatiques. Cette posture ne laisse aucun choix aux citoyens que d’adhérer aux réformes proposées.

Sauf que s’il s’avère complexe de nier que 2 + 2 est égal à 4, les résultats, positifs ou négatifs, d’une réforme demeurent seulement des hypothèses avec lesquelles on peut être en accord ou en désaccord. Un projet politique demeure une proposition et non une formule mathématique.

De plus, la politique est faite de choix : quelle société souhaitez-vous construire demain ? préférez-vous créer une société plus égalitaire ou libérale ? Ce sont des questions idéologiques dont la réponse ne peut être unique.

La politique n’est pas une science dure comme peut l’être l’arithmétique. Les décideurs politiques ne peuvent ainsi se placer sur le terrain de la pédagogie en laissant supposer qu’ils détiennent la vérité. Même bien expliquée, une proposition politique ne convaincra jamais tout le monde. La politique est par essence faite de débats et de dissensus.

Ce tour de passe-passe pourrait s’apparenter à de la « paresse intellectuelle » : chaque échec est justifié par un manque d’explication, de pédagogie. Il n’y a pas d’autre alternative possible, ce qui disqualifie toute discussion et évite au « pédagogue » d’avoir à argumenter.

Expliquer ou faire réfléchir ?

« Faire de la pédagogie sur cette réforme » : lorsque les décideurs politiques usent de cette phrase, la démarche est purement informative et explicative afin de convaincre du bien-fondé des orientations et décisions.

Mais ne reconnaît-on pas un bon pédagogue à sa faculté de faire réfléchir ses élèves, afin qu’ils comprennent par eux-mêmes et s’autonomisent ? La pédagogie en politique ne devrait pas servir à faire adhérer à un programme ou à une réforme mais à donner aux citoyens les clés pour faire librement leurs propres choix.

Expliquer les intentions d’une politique et exposer les objectifs souhaités ainsi que le fonctionnement des mesures prévues demeurent nécessaires, notamment afin d’alimenter le débat, connaître les points d’accord ou de désaccord et ainsi faire avancer la démocratie.

Cependant, lors d’un échec, avancer « le manque de pédagogie » comme raison principale et répéter inlassablement les mêmes choses n’amènera jamais des citoyens à adhérer massivement à des propositions. C’est à la fois contre-productif et antidémocratique.

Par cet abus de langage, c’est le rôle même de la politique, soit le débat, l’échange d’opinions et de visions, qui est nié.

Malgré ce que certains imaginent, celui qui s’oppose n’est pas forcément quelqu’un qui n’a pas su comprendre ce qui est proposé mais peut-être quelqu’un qui a un projet ou un avis différent. Une politique, même parfaitement expliquée et illustrée, suscitera toujours désaccords et oppositions.
 


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